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Full text of "Le glorieux; comédie en cinq actes. Avec une preface par Georges D'Heylli"

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LES PETITS CHE ES -D' ŒUVRE 



DESTOUCHES 



LE GLORIEUX 

COMÉDIE EN CINQ^ACTES 

AVEC UNE PRÉFACE 
PAR 

GEORGES D'HEYELl 

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IOV|kVST 
PARIS 

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES 

Rue Saint-Hono.é , 3 38 



M DCCC LXXXIV 



LE GLORIEUX 



TIRAGE A PETIT NOMBRE 



Il a été fait un tirage spécial de : 

3o exemplaires sur papier de Chine (N"» i à 3o). 
3o — sur papier Whatman (N"* 3i à 60) 



60 exemplaires, numérotés. 



DESTOUCHES 



LE GLORIEUX 

COMÉDIE EN CINQ^ ACTES 

AVEC UNE PRÉFACE 
PAR 

GEORGES D'HEYLLI 




PARIS 

LIBRAIRIE DE '^ P. I B L I O P II II. R =■ 
Rue Saint-Honoré , 3 38 



M DCCC LXXXIV 



J'' 



0/1- 



NOTICE 




ESTOUCHES avait déjà fait représenter 
une dizaine de grandes comédies ' avant 
de donner LE Glorieux, qui demeure 
^^^^son chef-d'œuvre^ bien que cette pièce 
n'ait pas été reniise au répertoire aussi souvent que 
LE Philosophe marié, qu'on joue encore quelquefois 



I. En voici la liste : Le Curieux impertinent (17 décem- 
bre I 7 I o), I 3 représentations. — L'Ingrat (28 janvier 1712), 
I 5 représentations. — L'Irrésolu (S janvier 171 3), 6 repré- 
sentations. — Le Médisant (20 février 171 5), 14 représen- 
tations. — Le Triple Mariage (7 juillet 1716), 7 représenta- 
tions. — L'Obstacle imprévu (18 octobre 1717), 6 repré- 
sentations. — Le Philosophe marié (i5 février 1727), 
36 représentations. — L'Envieux, critique de la pièce pré- 
cédente [i mai 1727), 3 représentations. — les Philosophes 
amoureux (26 novembre 1729), comédie retirée à l'issue de 
la première représentation. Nous ne parlons pas d'une tra- 
gédie de jeunesse , les Macchabées, non imprimée, ni de trois 
intermèdes représentés chez la duchesse du Maine en 17 14. 

Le Glorieux. a 



n NOTICE 

de nos jours ^. Plusieurs de ces comédies, antérieures 
au Glorieux^ avaient même donné à Destouches une 
réputation d'écrivain dramatique suffisante pour que 
l'Académie française l'ait appelé à remplacer le poète 
Campistron au vingt-sixième fauteuil, /e 2 5 août 
172 3, c'est-à-dire neuf années avant la composition 
de son meilleur ouvrage. D'ailleurs, Destouches 
s'était acquis, en même temps, une haute situation 
politique et sociale qui n'avait pas nui à l'éclat de 
son renom littéraire. 

Il n'avait pas été destiné aux lettres. Né à Tours, 
le 22 avril i6So, Philippe Néricault-Destouches était 
devenu un bon élève du célèbre collège des Quatre- 
Nations, et à dix-neuf ans il s'était engagé comme 
volontaire, et avait fait alors les campagnes de 
1701 et de 1702 en Espagne. C'est dans ses loi- 
sirs de garnison, à Huningue, que, lisant un peu 
plus tard le célèbre roman de Cervantes, Don Qui- 
chotte, il avait cru trouver dans un de ses épisodes, 
intitulé LE Curieux impertinent, le sujet d'une 
grande comédie qu'il composa en cinq actes et en 
vers, et qu'il dédia au lieutenant général marquis de 
Puysieulx, gouverneur de Huningue et ambassadeur 
de Louis XIV en Suisse. Ce fut l'origine de la fortune 



I . La dernière reprise de cette belle comédie au Théâtre- 
Français date du i 5 mars 1859. Les principaux rôles étaient 
joués par Provost père, Bressant, Leroux, Maillart, 
j^me» A.. Plessy, Aug. Brohan et Judith. 



NOTICE m 

diplomatique de Destouckes. Le marquis de Puy- 
sieulx rattacha^ en effet, à sa personne comme se- 
crétaire, puis le recommanda au Kégent, lequel 
l'envoya en Angleterre avec l'abbé Dubois, qui s'y 
rendait en qualité d'ambassadeur extraordinaire au- 
près du roi George /«'". Dubois revint en France peu 
de temps après, mais Destouches reçut le titre et les 
pouvoirs de ministre plénipotentiaire et en remplit les 
fonctions pendant sept ans à Londres. C'est durant 
ce séjour qu'il épousa secrètement une jeune Anglaise 
catholique nommée Dorothée Johnston. Il dut tenir, 
pour des raisons politiques, son mariage caché jus- 
qu'à son retour en France. Cette aventure lui fournit 
plus tard le sujet de sa remarquable comédie le 
Philosophe marié, ou le Mari honteux de l'être. 

En revenant à Paris rendre compte de sa mission. 
Destouches quitta définitivem.ent la diplomatie et les 
affaires pour se livrer tout entier à son goût pour le 
théâtre. Il avait d'ailleurs une assez belle fortune, 
encore accrue par un don de 100,000 francs dont le 
roi récompensa ses services en Angleterre. Il put donc 
acquérir une grande propriété dans le Maine, et il 
devint même seigneur de plusieurs villages. Un peu 
plus tard, il obtint l'important gouvernement de 
Melun et acheta dans les environs de cette ville le 
domaine de Fortoiseau, où il mourut le 5 juillet i 754, 
à l'âge de soixante-quatorze ans. 

Parmi les nombreuses pièces qu'il composa posté- 
rieurement au Glorieux^ on ne peut guère citer que 



IV NOTICE 

les trois suivantes qui aient encore aujourd'hui quel- 
que renom. Elles furent d'abord publiées en lySô, 
longtemps, comme on voit, avant leur représentation : 

Le Dissipateur, joué primitivement en province et 
dont la censure ne permit la représentation à Paris 
que /e 2 3 mars i y 53. Cette comédie contenait, en effet, 
des allusions politiques ou personnelles que l'auteur fut 
obligé d'atténuer pour faire fléchir l'arrêt du lieute- 
nant de police. Le succès en fut d'abord médiocre 
[six représentations). Kemanié de nouveau par Des- 
touches, LE Dissipateur fut mieux accueilli et s'est 
depuis maintenu au répertoire pendant toute la 
deuxième partie du dernier siècle, 

La Fausse Agnès, comédie représentée avec assez 
de succès, le 12 mars 17^9, après la mort de l'au- 
teur. Cette comédie est précédée, dans la brochure, 
d'un prologue intitulé le Triomphe de l'Automne, 
lequel n'a pas été donné à la scène. 

Enfin, LE Tambour nocturne, ou le Mari devin, 
comédie jouée le iG octobre 1762 au Théâtre-Fran- 
çais, où elle ne réussit pas tout d'abord. Elle s'est 
relevée ensuite avec un certain éclat et a même été 
l'objet de plusieurs reprises ■ . 



I. Parmi les autres pièces de Destouches, citons encore : 
L'Ambitieux et l'Indiscrète (14 juin 1737). — La Belle 
orgueilleuse, ou l'Enfant gâté [i -j août 1741). — L'Amour 
usé (20 septembre i 74 1 ). — Le Trésor caché ( i 7 mars i 745). 
— L'Homme singulier (29 octobre 1764), et quelques pièces 
non représentées : Le Mari confident. — L'ArcIu-Menteur, — 
Le Jeune Homme à l'épreuve, — Le Dépôt, etc. 



NOTICE 



II 



Le Glorieux est à la fois une comédie de carac- 
tère et d'intrigue, qui a dû surtout son grand 
succès à cette double circonstance, qui était chose 
nouvelle pour l'époque. En général les comédies du 
dernier siècle brillent peu par l'intérêt soutenu et 
progressif du sujet ; elles se soutiennent principcde- 
ment par la peinture des caractères et par l'esprit du 
style. Dans le Glorieux, au contraire, nous trou- 
vons une comédie plus fortement « charpentée » que 
d'habitude ; l'auteur s'est donné la peine d'inventer un 
sujet, d'en combiner les péripéties et d'en bien distri- 
buer l'intérêt. C'est la première fois, certainement, 
qu'une comédie aussi habilement coupée et aussi atta- 
chante était donnée au théâtre. 

« Au mérite des caractères et des situations, dit 
La Harpe, le Glorieux joint celui d'un intérêt peu 
commun dans ce genre de drame, et qui n'est pas 
trop romanesque '. « 

L'auteur a mis en présence deux genres de glo- 
rieux : d'une part, le comte de Tufières qui cherche 
(t faire un beau mariage pour redorer son blason. 



I. Cours de littérature, édition Depelafol, Paris, 1825 ; 
tome XI. 



VI NOTICE 

et, d'autre part, le bourgeois Lysimon qui veut 
absolument que sa file soit comtesse, et qui le veut 
d'autant mieux que, par l'esprit de contradiction qui 
est dans son caractère^ il tient à faire pièce à sa 
femme, laquelle s'est rangée d'un parti contraire. La 
lutte entre ces deux personnages, — Tufières et Lysi- 
mon, — égalcnient persuadés et bouffis de leur im- 
portance, donne lieu à des scènes fort piquantes; 
mais cette lutte est loin de constituer le fond de la 
pièce à elle seule. En effet, Tufières a un père, il a 
une saur, et il rougit de leur situation, qui se fr(A|ve 
momentanément et en apparence inférieure à celle 
dont il se prévaut; il les évite, il dissimule pour les 
autres leur existence, car son père est ruiné et sa 
sœur est servante. Quel coup terrible pour l'orgueil 
de ce glorieux ! Et l'intrigue de la pièce s'augmente 
de toutes les précautions menues et secrètes prises par 
Tuf.ères pour cacher son origine et empêcher son 
père de compromettre la belle alliance qu'il médite. 
Mais tout va se découvrir : Lycandre, père de Tufières, 
apparaît en effet au moment le plus inopportun; le 
Glorieux, pour ne pas perdre en un seul instant tous 
les bénéfices qu'il s'est promis de son entreprise, dé- 
cide son père à ne pas se faire connaître, et il le pré- 
sente à son futur beau-père comme... son intendant! 
Il résulte de cette situation une suite de scènes inté- 
ressantes et un coup de théâtre admirablement amené 
où Tufières se trouve tout à coup mis à nu et dévoilé. 
Malheureusement le dénouement de cette pièce, 



NOTICE VII 

jusque-là si bien conduite, est inférieur, et cette infério- 
rité est due à une cause passagère et futile. En effet, 
dans la version primitive du Glorieux, c'est-à-dire 
dans le manuscrit original de l'auteur, tel qu'il le lut 
au comité du Théâtre-Français, Tufières, le Glo- 
rieux, était puni de son orgueil en voyant la femme 
qu'il ambitionnait épouser son rival. C'était là la 
moralité nécessaire de la pièce. Mais ce rôle devait 
être forcément distribué à Quinault-Dufresne, le 
cadet des Quinault, qui était alors l'acteur le plus en 
vue de la Comédie-Française , où il faisait un peu 
la loi. Or, ce Quinault-Dufresne était avant tout un 
« important » infatué de lui-même, engoué de ses pro- 
pres mérites, très réels d'ailleurs, et plus « glorieux » 
peut-être que le glorieux même si bien mis en scène 
par Deslouches '. La pensée déjouer un rôle où il était 
finalement humilié et même bafoué lui parut pro- 
fondément désagréable, et il déclara qu'il ne l'accep- 
terait que dans le cas où l'auteur consentirait à 
modifier son dénouement. On comprend mal que 
Destouches, qui était un « glorieux n, lui aussi, et 
qui n'admettait volontiers ni compromis ni conces- 
sions, se soit rendu aussi vite au désir d'un comédien, 
sans songer que le préjudice qu'il allait porter à sa 
pièce devait être éternel. Mais il s'agissait pour lui 



I. H II poussait, nous dit M. GueuUette, la vanité jusqu'à 
la fatuité, et la fatuité jusqu'à l'impertinence. » — Voyez 
plus loin la note relative aux Quinault. 



vui NOTICE 

d'être joué ou de ne pas être joué, — être ou ne pas 
être. Il céda. 

Tufîères , dans la version nouvelle et devenue à 
jamais définitive, recouvre donc, à la suite d'une 
scène fort touchante, émouvante même, dans laquelle 
il se jette aux genoux de son père en implorant son 
pardon, sa faveur et du même coup la fortune, car 
Lycandre n'était pas si ruiné qu'il voulait bien le 
dire. Par suite, Tufières épousera la fille de Lysimon, 
et bien plus, de comte qu'il était, il deviendra mar- 
quis; ainsi la pièce manque de la sanction morale 
qu'elle avait d'abord, puisque Tufières, au lieu de 
recevoir la dure leçon qu'il méritait, est, au contraire, 
comblé de nouveaux bienfaits, tout comme s'il y avait 
droit. On a beaucoup reproché à Destouches cette con- 
descendance aux exigences d'un comédien, indispensa- 
ble, il faut le reconnaitre, mais qu'avec un peu de fer- 
meté et d'habileté il eût sans doute amené à compo- 
sition. D'ailleurs, nous le répétons, il y avait là 
deux glorieux face à face, un auteur célèbre et son 
principalinterprète, et il est regrettable que, dans le 
débat qui s'est élevé entre eux, ce soit l'auteur qui ait 
eu le dessous '. 



1. Destouches se vengea des exigences cJe Quinault cadet 
dans la préface de sa pièce, où l'éloge qui suit de son prin- 
cipal acteur est évidemment une moquerie, étant exagéré à 
plaisir, dans le fond comme dans la forme : 

« M. Dufresne a trouvé l'art d'annoncer le caractère du 
Glorieux, même avant que de prononcer une parole et par 



NOTICE IX 

Mais ce n'est pas le seul blâme qu'encourut Des- 
touches de la part de ses contemporains à propos du 
Glorieux. On trouva généralement que la préface 
de sa pièce était emphatique, présomptueuse et même 
trop « glorieuse ». Elle lui valut quelques quoli- 
bets, notamment le quatrain suivant de Voltaire, qui 
courut bientôt les coulisses et les ruelles ' : 

Destouches, dans sa comédie, 
A cru peindre le glorieux; 
Et moi je trouve, quoi qu'on die. 
Que sa préface le peint mieux. 

On y ajouta même, de son vivant, une épitaphe, 
en un seul vers, qui cherchait malignement à tracer 
son portrait en deux mots : 

Ci-git le Glorieux, à côté de la gloire. 

Il suffît d'ailleurs de considérer avec attention le 



la seule manière de se présenter sur la scène. Quelle no- 
blesse dans son port! Quelle grandeur dans son air! Quelle 
fierté dans sa démarche! Quel art, quelles grâces, quelle 
vérité dans tout le débit du rôle, et quelle finesse, quelle 
variété dans tous les jeux de théâtre!» — Voyez, en tête de 
la présente réimpression du Glorieux, cette préface de Des- 
touches, intégralement reproduite. 

1 . C'est cependant le même Voltaire, un peu inconsé- 
quent avec lui-même, qui avait d'abord adressé à Destouches 
le billet suivant : 

Auteur solide, ingénieux. 

Qui du théâtre êtes le maître. 

Vous qui fîtes le Glorieux, 

// ne tiendrait qu'à vous de Vètre, 



X NOTICE 

buste si parfaitement ressemblant de Destouches au 
foyer de la Comédie-Française [salon carré du pu- 
blic), buste exécuté par Berruer, en 1781, pour se 
convaincre que la modestie et la réserve ne devaient 
pas être les traits saillants de son caractère. Cette 
figure enflée, boursouflée, ces lèvres « suffisantes », 
cette tète relevée très haut et prétentieuse, n'appar- 
tiennent pas à un homme simple en ses goiùts ni en 
ses ccrils. Destouches s'est probablement jugé et peint 
inconsciemment lui-mênie en écrivant le Glorieux '. 
La versification de la pièce est élégante, le dialogue 
vif et rapide. On y trouve des traits heureux, pleins 
de verve et d' à-propos , et mênie des vers devenus 
populaires et qui ont comme passé à l'état de pro- 
verbes, à ce point que deux d'entre eux, notamment, 
ont cours dans la conversation usuelle, sans que, de- 
puis plus de cent ans, bien des gens qui les répètent 
sachent au juste à qui ils doivent les attribuer : 

La critique est aisée et l'art est difficile. 
(Acte II , scène v.) 

Chassez le naturel, il revient au galop!... 
(Acte IIÎ, scène v.) 

La Harpe préférait le Glorieux à la Métro- 



I . La pièce de Destouches a été parodiée au théâtre des 
Marionnettes, dans une petite pièce intitulée : Polichinelle, 
comte de Pafier. 



NOTICE XI 

MANIE, qui est cependant, à l'égal de la pièce de 
DestoucheSj un chef-d'œuvre du théâtre secondaire au 
XVIII^ siècle : 

« L'élégance de la versification, un dialogue 

semé de traits heureux et de vers qu'on a retenus, 
achèvent de mettre cette comédie au rang des prC' 
mières de ce siècle. Quelques personnes préfèrent la 
Métromanie; le Glorieux a toujours été plus suivi, 
et, sans prétendre décider le goût des autres sur deux 
pièces si différentes, j'avouerai que le mien incline 
pour le chef-d'œuvre de Destouches '. » 

En revanche, Grimm, dont les jugements sont trop 
souvent entachés de passion, se montra d'une sévérité 
outrée ci l'égard de Destouches et de sa pièce : 

« M. Destouches ne manquait pas de talent^ il 
était surtout fécond et facile, mais il était froid et 
cela tue la comédie, sans compter les mauvaises plai- 
santeries qui régnent dans ses pièces... Pour moi, peu 
s'en faut que je ne croie le Glorieux une mauvaise 
pièce, malgré les beautés qui s'y trouvent j elle est 
longue, froide, puérilement contrastée; le rôle du 
Glorieux est mauvais et son caractère n'est nullement 
établi; celui de la soubrette est dans le même cas; 
celui de l'amante est froid et maussade ^. » 

La critique moderne a été beaucoup plus favora- 



1. Cours de littérature, édition et tome ci-dessus cités. 

2. Correspondance littéraire, édition Maurice Journaux, 
chez les frères Garnier. Paris, 1877, tome II. 



XII NOTICE 

bïe à la comédie de Desiouches. Villemain lui a tout 
particulièrement rendu justice : 

« Destouches a fait une excellente pièce, 

parce que le comique en est à la fois anecdotique et 
durable, selon les mœurs d'une époque et selon le 
cœur humain. L'orgueil tel qu'il le peint n'est pas 
seulement un vice de caractère, mais un vice d'époque 
et d'institutions. Il serait difficile de bien comprendre 
les anciennes distinctions de la société en France 
sans songer au Glorieux de Destouches. 

« Sous le rapport de l'art, l'ouvrage n'est pas moins 
habilement dessiné. Ce qu'il y a d'imprévu, et, si l'on 
veut, de romanesque, dans le personnage de Lysimon, 
le père du Glorieux, est placé à propos, nettement 
expliqué, et amène l'émotion croissante du drame 
jusqu'au sublime de ces vers : 

J'entends, la vanité me déclare à genoux 
Qi-i'un père infortuné n'est pas digne de vous!,.. 

« Quant au style de l'ouvrage, il est partout élégant, 
naturel, vif même et varié suivant les personnages, 
et ce chef-d'œuvre inespéré de Destouches est un des 
chefs-d'œuvre de la scène ' . » 

Le Glorieux a été représenté, pour la première 
fois, et la Comédie-Française, le iS janvier lySa. 



I. Cours de littérature française (XYIII" siècle, XU" le- 
çon). Tome F''. Paris. Didier, édition de 1859. 



NOTICE xui 

Les principaux rôles étaient ainsi distribués : 

Lycandre MM. Qj.iinault (aine)'. 

Tufières Quinault-Dufresne. 

Lysimon Duchemin. 

Valère Montmeny. 

Pasquin Armand. 

Lafleur Poisson fils. 

Lisette M^'f^^ Qiiinault (cadette). 

Isabelle Lebat. 

La pièce fut accueillie avec une grande faveur et 
eut trente représentations de suite, du iS janvier au 



I . Il y avait alors au théâtre deux acteurs du nom de 
Quinault, deux frères, l'aîné et le cadet, comme aujourd'hui 
nous avons les deux Coquelin. L'aîné, Jean-Baptiste-Mau- 
rice Quinault, appartint à la Comédie-Française de 1712 à 
1734. Le cadet, Abraham-Alexis, dit Quinault-Dufresne, 
qui a créé le comte de Tufières du Glorieux, est resté 
au Théâtre-Français de 1712 (la même année que son 
frère) à 1741. C'est le plus célèbre des deux. Il a circulé 
sur son compte une foule d'anecdotes plus ou moins authen- 
tiques. Nous avons dit qu'il était au naturel le glorieux que 
Destouches avait mis en scène. Il est mort en 1767. Leur 
sœur, Jeanne-Françoise Quinault, née en 1699 et dite Qui- 
nault cadette, à cause de sa sœur aînée la belle Marie-Anne, 
qui mourut à quatre-vingt-seize ans, a joué au Théâtre- 
Français de 1718 a 1741. Elle tint ensuite à Paris, jusqu'à 
sa mort, survenue en 1783, un salon qui fut très fréquenté, 
sorte de grand bureau d'esprit où il fut longtemps du meil- 
leur ton d'être présenté. — Lire à ce sujet, sur cette famille 
d'artistes, dans la Correspondance de Grimm (édition citée, 
tome VII), de fort curieux détails relatifs surtout à M"° Qui- 
nault cadette, qui a créé la Lisette du Glorieux. Lire aussi, 
dans les Acteurs et Actrices du temps passé, publiés à la 
librairie des Bibliophiles par Ch. Gueullette, avec portraits 
gravés par Ad. Lalauze, la livraison consacrée aux Quinault. 



xiT . NOTICE 

28 mars. On faisait 3,484 francs à la deuxième; 
3, 064 francs à la troisième; 3, 208 francs à la cin- 
quième, et encore 1^092 francs à la trentiènu. En 
somme, ces trente soirées donnèrent un total de recettes 
de 56,25o francs, soit une moyenne de 1,8^5 francs 
par soirée, c'est-à-dire une somme relativement élevée 
pour l'époque. 

Le Glorieux a d'abord été publié isolément, chez 
Prault, le Calmann Lévy ou le Tresse du temps, en 
une brochure in-12 et en trois éditions successives, 
i']^2, 1734, 1740. £/i 174^^ Destouches publia 
chez le même Prault, par les soins et sous les aus- 
pices du ministre d'Argcnson, une édition de ses 
œuvres complètes, en cinq volunics in-12. C'est dans 
cette édition, évidemment très surveillée par l'auteur, 
que nous avons pris le texte de la présente réimpres- 
sion. Trois ans après la mort de Destouches, en 1757, 
son fis donna une nouvelle édition, en quatre volumes 
in-40, de ses auvres complètes. Elle sortait des presses 
de l'Imprimerie royale du Louvre, et portait des nio- 
dificaiions de texte assez importantes, mais seule- 
ment pour quelques pièces, parmi lesquelles ne figure 
pas LE Glorieux '. Nous n'avons donc eu aucune rai- 



I. On trouvera, dit la préface de cette édition, beaucoup 
de changements dans les premières pièces, telles que le Cu- 
rieux impertinent, l'Ingrat, l'Irrésolu, le Médisant, l'Obstacle 
imprévu, changements préparés par Destouches, et qui ont 
produit des scènes et des actes refondus presque tout entiers. 
Mais Destouches n'a pu faire la même chose pour les autres 
pièces. . 



NOTICE XV 

son de préférer cette dernière édition à celle de 1745, 
imprimée sous les yeux de l'auteur. Nous ne par- 
lons pas des éditions subséquentes, qui ont toutes été 
exécutées d'après les précédentes. Citons seulement, 
comme la plus complète, celle de 1774, en dix vo- 
lumes in-12, « chez les libraires associés » et « toute 
semblable à l'édition de l Imprinierie royale ' » ; ef 
encore le Choix des Chefs-d'œuvre de Néricault- 
Destouches, publié à Paris en 1792^ deux vo- 
lumes m- 18 sans nom d'éditeur. En ictc de cette 
édition figure un très bon portrait de Destouches , 
gravé d'après la toile de Largillière , appartenant 
à l'Académie française. Ce portrait a été gravé 
d'abord par Petit pour sa suite des hommes il- 
lustres. Il porte sur sa marge inférieure les vers 
suivants : 

Tels sont les traits du moderne Térence, 
Qu'Athènes et que Rome ont formé pour la France. 
Dans ses charmants écrits, l'esprit, le jugement, 
Les grâces, le bon ton, l'élégant badinage. 
Pour plaire, pour instruire, unissent leur langage, 

Et l'honnête homme y joint le sentiment. 

Comparer Destouches à Térence, c'est peut-être 
aller un peu loin. Ce n'est, en tout cas, qu'en passant 
par Molière et par Kegnard que Destouches pourrait 



1. Le dixième volume contient le discours de réception 
de Destouches à l'Académie française et son éloge en vers 
par « M. Tavenot « sous le titre de Le Tombeau de Néri- 
cault-Destouches. 



XVI NOTICE 

cire mis en parallèle avec le comique latin; mais on 
peut dire sans trop s'aventurer^ et en le comparant à 
ces trois illustres modèles^ — Térence, Molière et 
Kcgnard, — que si, dans le Glorieux^ il s'est rap- 
proché le plus qu'il a pu des deux premiers, il s'est, 
à coup sûr^ pour cette fois, montré bien supérieur au 
troisième. 

Georges d'Heylli. 

Novembre i883. 




PREFACE 




' ETTE comédie vient d'être reçue si favorable- 
, ment du public que je me croirois indigne des 
1 appiaudissemens dont il m'a honoré, si je ne 

m'efforçois pas de lui en témoigner ma recon- 

SîOi^^C^^ noissance. J'ose lui protester qu'elle est aussi 
vive que juste. Je ne trouve point de termes qui puissent 
l'exprimer; mais, pour la faire éclater d'une manière sensible, 
je promets à ce même public, à qui je suis si redevable, qu'en 
cherchant à lui procurer de nouveaux amusemens je n'épar- 
gnerai ni soins ni travaux pour mériter la continuation de 
ses suffrages. Quoique les caractères semblent épuisés, il m'en 
reste encore plusieurs à traiter. Ce n'est pas que je ne sois très 
convaincu des difficultés et des périls de l'entreprise, parce 
que les caractères les plus faciles et les plus saillans ont déjà 
paru sur la scène. Mais, comme les succès redoublent mon 
zèle, peut-être augmenteront-ils mes forces. Ce qui doit au 
moins m'en faire bien augurer, c'est que mon objet est géné- 
ralement approuvé. On sait que j'ai toujours devant les yeux 
ce grand principe dicté par Horace : 

Oinne tulit punctum qui miscuil utile dulci. 



et que je crois que l'art dramatique n'est estimable qu'autant 
qu'il a pour but d'instruire en divertissant. J'ai toujours eu 
pour maxime incontestable que, quelque amusante que puisse 
être une comédie, c'est un ouvrage imparfait, et même dan- 
gereux, si l'auteur ne s'y propose pas de corriger les mœurs, 

le Glorieux. i 



a PREFACE 

de tomber sur le ridicule, de décrier le vice, et de mettre 
la vertu dans un si beau jour qu'elle s'attire l'estime et la 
vénération publique. Tous mes spectateurs ont fait connoitre 
unanimement, et, si je l'ose dire, d'une manière bien flat- 
teuse pour moi, qu'ils se livroient avec plaisir à un objet si 
raisonnable. Je ne craindrai pas même d'ajouter ici qu'en 
m'honorant de leurs applaudissemens ils se sont fait honneur 
à eux-mêmes. Car enfin, qu'y a-t-il de plus glorieux pour 
notre nation, si fameuse d'ailleurs par tant de qualités, que 
de faire aujourd'hui connoître à tout l'univers que les comé- 
dies, à qui l'ancien préjugé ne donne pour objet que celui 
de plaire et de divertir, ne peuvent la divertir et lui plaire 
longtemps que lorsqu'elle trouve dans cet agréable spectacle 
non seulement ce qui peut le rendre innocent et permis, mais 
même ce qui peut contribuer à l'instruire et à la corriger? Il 
est donc de mon devoir, en payant au public le juste tribut 
qu'il attend de ma reconnoissance, de le féliciter sur le goût 
qu'il fait toujours éclater pour les ouvrages qui ne tendent 
qu'à épurer la scène, qu'à la purger de ces frivoles saillies, 
de ces débauches d'esprit, de ces faux brillans, de ces sales 
équivoques, de ces fades jeux de mots, de ces mœurs basses 
et vicieuses, dont elle a été souvent infectée, et qu'à la rendre 
digne de l'estime et de la présence des honnêtes gens. Il est 
aisé de voir dans tous mes ouvrages, remplis au surplus d'une 
infinité de défauts, que c'est uniquement à ces sortes de 
spectateurs que je me suis toujours efforcé de plaire. Il ne 
manque à un objet si légitime que les talens nécessaires pour 
y parvenir. Toute la gloire dont je puisse me flatter, c'est 
d'avoir pris un ton qui a paru nouveau, quoique après l'in- 
comparable Molière il semblât qu'il n'y eût point d'autre se- 
cret de plaire que celui de marcher sur ses traces. Mais quelle 
témérité de vouloir suivre un modèle que les auteurs les plus 
sages et les plus judicieux ont toujours regardé comme ini- 
mitable ! Il ne nous a laissé que le désespoir de l'égaler : 
trop heureux si, par quelque route nouvelle, nous pouvons 
nous rendre supportables après lui ! C'est à quoi je me suis 
borné dans mes ouvrages dramatiques ; et c'est sans doute à 
cette précaution essentielle que je dois l'accueil favorable 
qu'ils ont reçu. 

Je n'en suis pas moins redevable à l'art des acteurs, qui 



PREFACE 3 

en ont employé tous les ressorts et toutes les finesses, princi- 
palement dans cette dernière comédie , pour signaler leur 
zèle et leur amitié pour moi. Je leur dois à tous, sans nulle 
exception, cette justice ; et je la leur rends avec d'autant plus 
de plaisir que le public l'autorise par ses applaudissemens. 
M. Quinault l'aîné, dans le rôle de Lycandre, a fait voir qu'il 
sait se transformer en toutes sortes de caractères ; que, quel- 
que différens qu'ils puissent être les uns des autres, ils lui 
fournissent également une occasion brillante de faire admirer 
ses talens et son esprit, et qu'il peut se donner le ton, la 
gravité, les entrailles de père, avec autant de justesse, de 
précision et de vérité, qu'il s'approprie les saillies, la vivacité 
et les grâces d'un jeune homme, quand il est question de les 
représenter. Quelle estime, quelle vénération, quel amour, 
n'a-t-il point inspirés pour le malheureux père du comte de 
Tufière et de Lisette ? 

Je dois les mêmes louanges à son frère M. Dufresne, qui 
a trouvé l'art d'annoncer le caractère du Glorieux, même 
avant que de prononcer une parole, et par la seule manière 
de se présenter sur la scène. Quelle noblesse dans son port ! 
Quelle grandeur dans son air ! Quelle fierté dans sa dé- 
marche ! Quel art, quelles grâces, quelle vérité, dans tout le 
débit du rôle, et quelle finesse, quelle variété, dans tous les 
jeux de théâtre ! 

Jamais personnage ne fut plus difficile à représenter que 
celui de Lisette, fille de condition et femme de chambre en 
même temps. Être trop comique, c'étoit démentir sa naissance. 
Être trop sérieuse, c'étoit s'exposer à refroidir l'action et à 
rendre le personnage ennuyeux. Il s'agissoit de trouver un 
juste milieu entre les saillies et les vivacités d'une suivante et 
la noble retenue d'une fille de qualité. C'est ce qu'on vient 
de voir exécuter avec tant de succès par l'excellente actrice ' 
chargée du rôle de Lisette. 

Me sera-t-il permis de faire souvenir le public de l'air de 
confiance, de joie, de naïveté, et des plaisantes brusqueries 
de Lisimon, ou plutôt de l'acteur ^ judicieux et naturel qui 



1 . M''* Quinault. 

2. M. Duchemin, 



4 PREFACE 

a paru sous le nom de ce bourgeois anobli ? L'extrême 
plaisir qu'il a fait aux spectateurs ne me laisse assurément 
aucun lieu de douter qu'il n'ait beaucoup contribué au 
succès de mon ouvrage. 

Je me ferois encore un devoir bien agréable de faire ici 
l'éloge de mes autres acteurs, si la crainte d'ennuyer par un 
trop long détail ne mettoit, malgré moi, des bornes à ma 
reconnoissance. 




LE GLORIEUX 

COMÉDIE EN CINQ ACTES 



ACTEURS 



LISIMON, riche bourgeois anobli. 

ISABELLE, fille de Lisimon. 

VALÈRE, fils de Lisimon. 

LE COMTE DE TUFIÈRE, amant d'Isabelle, 

PHILINTE, autre amant d'Isabelle. 

LYCANDRE, vieillard inconnu. 

LISETTE, femme de chambre d'Isabelle. 

PASQUIN, valet de chambre du comte. 

LA FLEUR, laquais du comte. 

M. JOSSE, notaire. 

Un laquais de Lycandre. 

Plusieurs autres laquais du comte. 



La scène est à Paris dans un hôtel garni. 




LE GLORIEUX 



COMÉDIE 



ACTE PRExMIER 



SCÈNE PREMIERE. 
PASQUIN, seul. 

LISETTE ne vient point : je crois que la friponne 
A voulu se moquer un peu de ma personne 
En me donnant tantôt un rendez-vous ici. 
Pour le coup je m'en vais. Ah! ma foi, la voici. 

SCÈNE IL 
LISETTE, PASQUIN. 

Lisette. 
Mon cher monsieur Pasquin, je suis votre servante. 



8 LE GLORIEUX 

Pasquin. 
Très humble serviteur à l'aimable suivante 
D'une aimable maîtresse, 

Lisette. 

Un si doux compliment 
Mérite de ma part un long remerdment; 
Mais, pour m'en acquitter, je manque d'éloquence. 
Vous vous contenterez de cette révérence. 
Je vous ai fait attendre... 

Pasquin. 

A vous parler sans fard, 
Ma reine, au rendez-vous vous venez un peu tard. 

Lisette. 
J'aurois voulu pouvoir un peu plus tôt m'y rendre. 

Pasquin. 
Autrefois j'étois vif, et j'enrageois d'attendre; 
Rien ne pouvoit calmer mes désirs excités; 
Mais l'âge a mis un frein à mes vivacités. 

Lisette. 
Si bien que vous voilà devenu raisonnable? 

Pasquin. 
Et j'en suis bien honteux. 

Lisette. 
Honteux d'être estimable? 

Pasquin. 
Oui, de l'être avec vous; et je lis dans vos yeux 
Qu'avec moins de raison je vous plairois bien mieux. 

Lisette. 
A moi? je vous fuirois, si vous étiez moins sage. 



ACTE 1, SCÈNE II 9 

Pasquin. 
Me voilà donc au fait, et j'entends ce langage. 
Vous me trouvez trop vieux pour être un favori, 
Et de moi vous ferez un honnête mari. 
Je me sens pour ce titre un fond de patience 
Dont vous pourrez bientôt faire l'expérience. 

Lisette. 
Vous vous trompez bien fort : car je ne veux de vous 
Ni faire mon amant, ni faire mon époux. 

Pasquin. 
Que me voulez-vous donc? Quel sujet nous assemble? 

Lisette. 
Je veux que nous tenions ici conseil ensemble. 

Pasquin. 
Sur quoi? 

Lisette. 
Sur votre maître et ma maîtresse. 

Pasquin. 

Eh bien? 

Lisette. 
Traitons cette matière, et ne nous cachons rien. 
Tous deux à les servir étant d'intelligence. 
Nous leur pourrons tous deux être utiles, je pense. 

Pasquin. 
Votre idée est très ju^te; elle me plaît. 

Lisette. 

Tant mieux. 
Le Comte votre maître est froid et sérieux. 
Et, depuis trois grands mois qu'avec nous il demeure, 
Je n'ai pas encor pu lui parler un quart d'heure. 



10 LE GLORIEUX 

' Quel est son caractère? Entre nous, j'entrevois 
Que ma maîtresse l'aime; et cependant je crois 
Qu'il ne doit pas longtemps compter sur sa tendresse : 
Car, avec de l'esprit, du sens, de la sagesse, 
Des grâces, des attraits, elle n'a pas le don 
D'aimer avec constance. Avant qu'aimer, dit-on, 

11 faut connoître à fond : car l'amour est bien traître. 
Pour Isabelle, elle aime avant que de connoître; 
Mais son penchant ne peut l'aveugler tellement 
Qu'il dérobe à ses yeux les défauts d'un amant. 

Les cherchant avec soin et les trouvant sans peine, 
Après quelques efforts sa victoire est certaine; 
Honteuse de son choix, elle reprend son cœur, 
Et l'on voit à ses feux succéder la froideur; 
Sur le point d'épouser, elle rompt sans mystère. 

Pasquin. 
Voilà, sur ma parole, un plaisant caractère. 
Un cœur tendre et volage, un esprit vif, ardent 
Jusqu'à l'étourderie, et toutefois prudent; 
Coquette au par-dessus. 

Lisette. 

Non, point capricieuse, 
Point coquette, et surtout point artificieuse. 
Elle aime tendrement, et de très bonne foi; 
Mais cela ne tient pas. Maintenant dites-moi 
Toutes les qualités du Comte votre maître. 
C'est pour le mieux servir que je veux le connoître. 
Sans deviner pourquoi, j'ai du penchant pour lui, 
Et vous l'éprouverez même dès aujourd'hui. 
S'il a quelques défauts, empêchons ma maîtresse 



ACTE I, SCÈNE II 

De s'en apercevoir, et fixons sa tendresse. 
Mais découvrez-les-moi pour me mettre en état 
De faire que l'hymen prévienne cet éclat. 

Pasquin. 
Instruit de vos desseins, je parlerai sans craindre, 
Et de la tête aux pieds je vais vous le dépeindre. 
Ses bonnes qualités seront mon premier point; 
Ses défauts, mon second. Je ne vous cache point 
Que je serai très court sur le premier chapitre, 
Très long sur le dernier. Premièrement, son titre 
De comte de Tufière est un titre réel, 
Et son air de grandeur est un air naturel : 
Il est certainement d'une haute naissance. 

Lisette. 
C'est l'effet du hasard. Passons. 
Pasquin. 

Toute la France 
Convient de sa valeur, et, brave confirmé. 
Parmi les gens de guerre il est très estimé. 
II fera son chemin, à ce que l'on assure. 
Il est homme d'honneur; on vante sa droiture. 
Quoique vif, pétulant, il a le cœur très bon. 
Voilà mon premier point. 

Lisette. 

Passons vite au second. 



12 LE GLORIEUX 

SCÈNE III. 
LISETTE, PASQUIN, LA FLEUR. 

Pasquin. 
Ah! te voilà, La Fleur? Que fait monsieur le Comte? 

La Fleur. 
Il joue; et, qui plus est, il y fait bien son compte : 
Car il va mettre à sec un franc provincial, ' 
Au moins aussi nigaud qu'il me paroît brutal; 
Notre maître, tandis qu'il jure et se désole, 
Embourse son argent sans dire une parole. 

Pasquin. 
Pourquoi viens-tu sitôt? 

La Fleur. 

Pour un dessein que j'ai. 

Pasquin. 
Quel dessein? 

La Fleur. 
Je vous viens demander mon congé. 

Pasquin. 
A moi? 

La Fleur. 
Sans doute. Autant que je puis m'y connoître, 
Vous êtes factotum de monsieur notre maître. 
On n'ose lui parler sans le mettre en courroux : 
Il faut par conséquent que l'on s'adresse à vous. 

Pasquin. 
Tu me surprends, La Fleur, je te croyois plus sage. 



ACTE I, SCÈNE III ij 

Servir monsieur le Comte est un grand avantage. 
Pourquoi donc le quitter? Eclaircis-moi ce point. 

La Fleur. 
C'est que vous parlez trop, et qu'il ne parle point. 

Lisette. 
Le trait est singulier, et la plainte est nouvelle. 

La Fleur. 
Tel que vous me voyez, ma chère demoiselle, 
Vous ne le croiriez pas, on me prend pour un sot; 
Et mon maître, en trois mois, ne m'a pas dit un mot. 

Pasquin. 
Que t'importe cela? 

La Fleur. 
Comment donc, que m'importe? 
Peut-il avec ses gens en user de la sorte? 
Que je sois tout un jour dans son appartement. 
Il ne daignera pas me gronder seulement; 
Et j'ai quitté pour lui la meilleure maîtresse... 
Qui vouloit qu'on parlât, et qui parloit sans cesse. 
On ne s'ennuyoit point. Tous les jours, tour à tour. 
Elle nous chantoit pouille avant le point du jour. 
C'étoit un vrai plaisir. 

Lisette. 

Tu veux donc qu'on te gronde? 

La Fleur. 
Je ne hais point cela, pourvu que je réponde. 
Répondre, c'est parler. Encor vit-on. Mais bon! 
Avec monsieur le Comte on ne dit oui ni non; 
Il ne dit pas lui-même une pauvre syllabe. 
Oh! j'aimerois autant vivre avec un Arabe. 



14 LE GLORIEUX 

Cela me fait sécher, cela me pousse à bout; 
Moi, qui dis volontiers mon sentiment sur tout, 
Le silence me tue, et... Vous riez? 

Lisette. 

Achève. 
La Fleur, en pleurant. 
Si je reste céans, il faudra que je crève. 

Lisette, à Pasquin. 
Que j'aime sa franchise et sa naïveté! 

La Fleur. 
Foi de garçon d'honneur, je dis la vérité. 

Pasquin. 
Notre maître à ses gens fait garder le silence; 
Mais ils sentent l'effet de sa magnificence; 
Bien nourris, bien vêtus, et payés largement. 

La Fleur. 
Eh! tout cela pour moi n'est point contentement. 

Lisette. 
Enfin, il faut qu'il parle; et c'est là sa folie. 

La Fleur. 
Autrement je succombe à la mélancolie. 
J'eus un maître autrefois que je regrette fort, 
Et que je ne sers plus, attendu qu'il est mort. 
Il ne me faisoit pas de fort gros avantages, 
Il me nourrissoit mal, me payoit mal mes gages; 
Jamais aucun profit, et souvent en hiver 
Il me laissoit aller presque aussi nu qu'un ver; 
Mais je l'aimois. Pourquoi ? C'est qu'il me faisoit rire , 
Et que de mon côté je pouvois tout lui dire. 
Il m'appeloit son cher, son ami, son mignon; 



ACTE I, SCÈNE III i5 

Et nous vivions tous deux de pair à compagnon. 
Mais, pour monsieur le Comte, au diantre si je l'aime ! 
Il est toujours gourmé, renfermé dans lui-même, 
Toujours portant au vent, fier comme un Ecossois. 
Je ne puis le souffrir, à vous parler françois; 
Et, dût-il m'enrichir, que le diable m'emporte 
Si je voulois servir un maître de la sorte! 

Pasquin. 
Patience; à ta face on s'accoutumera, 
Et tu verras qu'un jour monsieur te parlera. 
Mais ne t'échappe point. Attends l'heure propice. 
Depuis dix ans au moins je suis à son service, 
Et n'ose lui parler que par occasion. 
Lisette, à Pasquin. 
Ce pauvre garçon-là me fait compassion. 
Faites que l'on lui dise au moins quelques paroles. 

La Fleur. 
Tenez, j'aimerois mieux deux mots que deux pistoles. 

Pasq^uin. 
J'y ferai de mon mieux. * 

La Fleur. 

Enfin point de milieu; 
Il faut ou qu'on me parle, ou qu'on me chasse. Adieu, 
Voilà mon dernier mot; c'est moi qui vous l'annonce; 
Et je parlerai, moi, si je n'ai pas réponse. 



i6 LE GLORIEUX 



SCÈNE IV. 

LISETTE, PASQUIN. 

Pasquin. 
J'ai pitié, comme vous, de ce pauvre La Fleur. 

Lisette. 
Le comte de Tufière est donc un fier seigneur? 

Pasquin. 
C'est là mon second point. 

Lisette. 

Fort bien. 

Pasquin. 

Sa politique 
Est d'être toujours grave avec un domestique. 
S'il lui disoit un mot, il croiroit s'abaisser; 
Et qu'un valet lui parle, il se fera chasser : 
Enfin, pour ébaucher en deux mots sa peinture, 
C'est l'homme le plus vain qu'ait produit la nature. 
Pour ses inférieurs plein d'un mépris choquant, 
Avec ses égaux même il prend l'air important; 
Si fier de ses aïeux, si fier de sa noblesse. 
Qu'il croit être ici-bas le seul de son espèce; 
Persuadé d'ailleurs de son habileté, 
Et décidant sur tout avec autorité; 
Se croyant en tout genre un mérite suprême; 
Dédaignant tout le inonde, et s'admirant lui-même; 
En un mot, des mortels le plus impérieux, 
Et le plus suffisant, et le plus glorieux. 



ACTE I, SCÈNE IV 17 

Lisette. 
Ah! que nous allons rire! 

Pasquin. 

Et de quoi donc? 

Lisette. 

Son faste, 
Sa fierté, ses hauteurs, font un parfait contraste 
Avec les qualités de son humble rival, 
Qui n'oseroit parler de peur de parler mal. 
Qui par timidité rougit comme une fille. 
Et qui, quoique fort riche et de noble famille. 
Toujours rampant, craintif, et toujours concerté. 
Prodigue les excès de sa civilité; 
Pour les moindres valets rempli de déférences, 
Et ne parlant jamais que par ses révérences. 

Pasquin. 
Oui, ma foi, le contraste est tout des plus parfaits, 
Et nous en pourrons voir d'assez plaisans effets. 
Ce doucereux rival, c'est Philinte, sans doute? 
Mon maître d'un regard doit le mettre en déroute. 

Lisette. 
Mais ce comte si fier est donc bien riche aussi? 
Du moins il le paroît. 

Pasquin. 

Riche? Non, Dieu merci : 
Car c'est là, quelquefois, ce qui rabat sa gloire; 
Et tout son revenu, si j'ai bonne mémoire, 
Vient de sa pension et de son régiment; 
Mais il sait tous les jeux et joue heureusement : 
C'est par là qu'il soutient un train si magnifique. 
Le Glorieux. 3 



j8 LE GLORIEUX 

Lisette. 
Et faites-vous fortune? 

Pasquin. 

Oui, par ma politique. 
Avec moi quelquefois il prend des libertés. 
Je le boude, il sourit. Mes dépits concertés. 
Un air froid et rêveur, quelques brusques paroles, 
L'amènent où je veux. Par quatre ou cinq pistoles 
Il cherche à m'apaiser, à me calmer l'esprit; 
Et, comme j'ai bon cœur, son argent m'attendrit. 

Lisette. 
Vous m'avez mise au fait et je vais vous instruire. 
Le Comte va bientôt lui-même se détruire 
Dans l'esprit d'Isabelle; oui, soyez-en certain, 
S'il ne lui cache pas son naturel hautain. 
Elle est d'humeur liante, affable, sociable : 
L'orgueil est à ses yeux un vice insupportable; 
Et, malgré les grands biens qui lui sont assurés. 
Son air et ses discours sont simples, mesurés. 
Honnêtes, prévenans et pleins de modestie. 

Pasquin. 
Si bien qu'avec mon maître elle est mal assortie? 

Lisette. 
Il aura son congé s'il ne se contraint point. 
Donnez-lui cet avis. 

Pasquin. 
Il est haut à tel point... 

Lisette. 
J'entendsdu bruit. Je crois que c'estnotrevieuxmaître. 
Ne me laissez pas seule avec lui. 



ACTE I, SCÈNE IV 19 

Pasquin. 

Ce vieux reître 
Est-il si dangereux? 

Lisette. 
A cinquante-cinq ans, 
Il est plus libertin que tous nos jeunes gens; 
Et, ce qui me surprend, c'est que son fils Valère 
A toute la sagesse et la vertu d'un père. 

SCÈNE V. 

LISIMON, LISETTE, PASQUIN. 

LisiMON , courant à Lisette. 
Bonjour, ma chère enfant; embrasse-moi bien fort. 
Comment donc, tu me fuis? 

Lisette. 

Réservez ce transport 
Pour madame. 

LiSIMON. 

Eh ! fi donc ! Tu te moques, je pense ? 
J'arrive de campagne, et, plein d'impatience 
De te revoir, j'accours... Quel est ce garçon-là? 
Tête à tête tous deux? Je n'aime point cela. 
Je gage qu'avec lui tu n'étois pas si fière? 

Lisette. 
Nous nous entretenions du comte de Tufière, 
Son maître. 



20 LE GLORIEUX 

LiSIMON. 

Ce seigneur que l'on m'a proposé 
Pour ma fille? 

Pasquin. 
Oui, Monsieur. 

LlSIMON. 

Je suis très disposé, 
Sur ce qu'on m'en écrit, à le choisir pour gendre; 
On me le vante fort, et l'on me fait entendre 
Qu'il est homme d'honneur, de grande qualité. 
Mais est-il vif, alerte, étourdi, bien planté, 
Bon vivant? Car je veux tout cela pour ma fille. 

Pasquin. 
Vous faites son portrait, et c'est par là qu'il brille. 

LlSlMON. 

Bon. Aime-t-il la table, et boit-il largement? 

Pasquin. 
Diable! il est le plus fort de tout le régiment. 
Il a fait son chef-d'œuvre en Allemagne, en Suisse. 

LiSIMON. /'■ 

Voilà mon homme. Il faut que l'autre déguerpisse. 

Lisette. 
Qui, Philinte? 

LiSIMON. 

Lui-même. Il me cajole en vain. 
C'est un homme qui met le tiers d'eau dans son vin. 
Ce fade personnage, en ses façons discrètes. 
Me donne la colique à force de courbettes. 
Mon gendre buveur d'eau ! Fùt-il prince, morbleu ! 
Je le refuserois. Nous allons voir beau jeu : 



ACTE I, SCÈNE V 

Car ma femme, dit-on, le destine à ma fille. 
•Sait-elle que je suis le chef de ma famille. 
Le monarque absolu d'elle et de mes enfans, 
Que j'en veux disposer? Mais est-elle céans? 

Lisette. 
Oui, Monsieur. 

LiSIMON. 

Tu diras à ma chère compagne 
Qu'il faut que dès ce soir elle aille à la campagne. 

Lisette. 
Et pourquoi donc? 

LiSIMON. 

Pourquoi? C'est que je suis ici. 
Belle demande! 

Lisette. 
Mais... 

LiSIMON. 

Dans cette maison-ci 
Nous sommes à l'étroit et trop près l'un de l'autre, 
Et l'on travaille à force à rebâtir la nôtre. 
Mon hôtel sera vaste, et je prendrai grand soin 
Que nos appartemens se regardent de loin, 
Afin qu'un même toit elle et moi nous assemble 
Sans nous apercevoir que nous logions ensemble. 

Lisette. 
Je vais voir si madame est visible. 

LiSIMON. 

Non, non; 
J'ai deux mots à te dire. Et toi, sors, mon garçon. 
Va-t'en chercher ton maître en toute diligence : 



12 LE GLORIEUX 

Il faut qu'incessamment nous fassions connoissance. 

Lisette. 
Son maître va rentrer. 

Pasquin. 

Et je l'attends ici. 

LiSIMON. 

Va l'attendre dehors. Décampe. 



SCÈNE VI. 
LISIMON, LISETTE. 

LlSIMON. 

Dieu merci, 
Nous sommes tête à tête, et ma vive tendresse... 
Où vas-tu donc? 

Lisette. 
Je vais rejoindre ma maîtresse, 
Elle m'appelle. 

LiSIMON. 

Non. 

Lisette. 
Ne i'entendez-vous pas? 

LiSIMON. 

Moi! point. 

Lisette. 
Moi, je l'entends, et j'y cours de ce pas. 

LiSIMON. 

Qu'elle attende. 



ACTE I, SCÈNE VI 23 

Lisette. 
Monsieur, voulez-vous qu'on me gronde ? 

LiSIMON. 

Qui l'oseroit céans? Je veux que tout le monde 
T'y regarde en maîtresse, et me respecte en toi; 
Que femme, enfans, valets, tout t'obéisse. 
Lisette. 

A moi, 
Monsieur? Y pensez-vous? 

LiSIMON. 

Oui, ma petite reine ; 
De mon cœur, de mes biens, je te rends souveraine. 

Lisette. 
Ce langage est obscur, et je ne l'entends pas. 

LiSIMON. 

Je m'en vais m'expliquer. Charmé de tes appas, 

J'ai conçu le dessein de faire ta fortune. 

Pour nous débarrasser d'une foule importune, 

Je te veux à l'écart loger superbement. 

Les soirs, j'irai chez toi souper secrètement; 

Je ferai tous les frais d'un nombreux domestique, 

D'un équipage leste autant que magnifique; 

Habits, ajustemens, rien ne te manquera; 

Et sur tous tes désirs mon cœur te préviendra : 

M'entends-tu maintenant? 

Lisette. 

Oui, Monsieur, à merveille. 

LiSIMON. 

Et ce discours, je crois, te chatouille l'oreille? 
Que réponds-tu, ma chère, à ces conditions? 



a4 



LE GLORIEUX 



Lisette. 
Je ne puis accepter vos propositions, 
Monsieur, sans consulter une très bonne dame 
Que j'honore. 

LiSIMON. 

Et qui donc? 

Lisette. 

Madame votre femme. 

LiSIMON. 

Comment, diable, ma femme! 
Lisette. 

Oui, Monsieur, s'il vous plaît. 
A ce qui me regarde elle prend intérêt, 
Et je ne doute point qu'elle ne soit ravie 
De me voir embrasser ce doux genre de vie. 

LlSlMON. 

Te moques-tu? 

Lisette. 
Je vais aussi prendre l'avis 
De ma maîtresse, et puis de monsieur votre fils. 
Tous trois, édifiés, à ce que j'imagine, 
Du soin que vous prenez d'une pauvre orpheline, 
Seront touchés de voir que, lui prêtant la main. 
Vous la mettiez vous-même en un si beau chemin. 
Et qu'à votre âge, enfin, votre charité brille 
Jusqu'à les ruiner pour placer une fille. 

LiSIMON. 

Tu le prends sur ce ton? 

Lisette. 
Oui, Monsieur, je l'y prends. 



ACTE I, SCÈNE VI 25 

Apprenez, je vous prie, à connoître vos gens. 
Un cœur tel que le mien méprise les richesses, 
Quand il faut les gagner par de telles bassesses, 

LiSIMON. 

Oh ! puisque mon amour, mes offres, mes discours. 
Ne peuvent rien sur toi, je prétends,.. 
Lisette, s'enfuyant. 

Au secours! 

LiSIMON. 

Quoi! friponne, me faire une telle incartade? 

SCÈNE VIL 
LISIMON, VALÈRE, LISETTE. 

Valère, accourant. 
Mon père, qu'avez-vous? 

LiSIMON. 

Rien, 

Valère. 

Etes-vous malade? 

LiSIMON. 

Non; je me porte bien. Que voulez-vous? 
Valère. 

Qui, moi? 
On crioit au secours, et, plein d'un juste effroi, 
Je suis vite accouru. 

LiSIMON. 

C'est prendre trop de peine. 
Lisette me suffit. 



26 LE GLORIEUX 

Valère. 
Mais... 

LiSIMON. 

Votre aspect me gêne, 
Sortez. 

Valère. 
Moi, vous quitter en ce pressant besoin! 
Je n'ai garde à coup sûr. Lisette, j'aurai soin 
De monsieur; sortez vite; allez dire à ma mère 
Qu'elle vienne au plus tôt. 

LiSIMON. 

Eh! je n'en ai que faire. 



Bourreau. 

J'y vais. 



Lisette. 



LiSIMON, a Valère. 

Demeure. Et toi, sors à l'instant. 
Valère. 
S'il ne tient qu'à cela pour vous rendre content, 
Lisette' restera. Mais aussi je vous jure 
De ne vous point quitter dans cette conjoncture. 
Vous voilà trop ému. Vos yeux sont tout en feu. 
Je crains quelque accident. Asseyez-vous un peu. 
Vous êtes, je le vois, fatigué du voyage. 
Il faut vous ménager un peu plus à votre âge. 
Enverrai-je chercher le médecin ? 

LiSIMON. 

Tais-toi. 
(£/j sortant. ) 
Traître, tu le payeras. 



ACTE I, SCÈNE VIII 27 

SCÈNE VIII. 

VALÈRE, LISETTE. 

Lisette. 

Vous voyez? 
Valère. 

Oui, je voi 
A quel indigne excès veut se porter mon père. 
Quel exemple pour moi ! Quel chagrin pour ma mère ! 
Je ne m'étonne plus si sa foible santé 
L'oblige à renoncer à la société, 
Et si, toujours livrée à sa mélancolie, 
Dans son appartement elle passe sa vie. 

Lisette. 
Je veux sortir d'ici. 

Valère. 
Non, non, ne craignez rien. 
De mon père, après tout, nous vous défendrons bien. 

Lisette. 
Je le sais; mais enfin je veux sortir, vous dis-je. 

Valère. 
Songez-vous à quel point votre discours m'afflige? 
Oui, si vous nous quittez, je mourrai de douleur. 
Vous savez mon dessein. 

Lisette. 

Il feroit mon bonheur 
S'il pouvoit s'accomplir; mais il est impossible. 
Je sens de vous à moi la distance terrible. 



28 LE GLORIEUX 

Un mariage en forme est ce que je prétends : 
Vous me le promettez, mais en vain je l'attends. 
Chaque jour, chaque instant détruit mon espérance. 
Vos parens sont puissans; une fortune immense 
Doit vous faire aspirer aux plus nobles partis : 
Jugez si vous et moi nous sommes assortis. 

Valère. 
L'amour assortit tout, et mon âme ravie 
Trouve en vous ce qui fait le bonheur de la vie. 

Lisette. 
Songez que je n'ai rien, et ne sais d'où je sors. 

Valère. 
Esprit, grâces, beauté, ce sont là vos trésors. 
Vos titres, vos parens. . 

Lisette. 

Vous flattez-vous, Valère, 
De faire à notre hymen consentir votre père? 

Valère. 
Nous nous passerons bien de son consentement. 

Lisette. 
Oui, vous, mais non pas moi. 

Valère. 

Je puis secrètement... 

Lisette. 
Non, non, ne croyez pas qu'un vain espoir m'endorme. 
Je vous l'ai dit, je veux un mariage en forme, 
Et me garderai bien de courir le hasard... 

Valère. 
Vous n'avez r'en à craindre, et... Que veut ce vieillard? 



ACTE I, SCÈNE VIII 29 

Lisette. 
Tout pauvre qu'il paroît, sa sagesse est profonde, 
Et c'est le seul ami qui me reste en ce monde. 
Depuis près de deux ans, cet ami vertueux, 
Sensible à mes besoins, empressé, généreux. 
Fait de me secourir sa principale affaire : 
Je trouve en sa personne un guide salutaire. 
Laissez-nous un moment, s'il vous plaît. 

Valère. 

De bon cœur; 
Mais revenez bientôt me joindre chez ma sœur. 



SCÈNE IX. 
LYCANDRE, LISETTE. 

Lycandre. 
Enfin, je vous revois; cette rencontre heureuse 
Me comble de plaisir. 

Lisette. 
Moi, je suis bien honteuse 
Que vous me retrouviez dans l'état où je suis. 

Lycandre. 
Que faites-vous ici? 

Lisette. 
Je fais ce que je puis 
Pour me le cacher; mais... < 

Lycandre. 
Quoi? 



3o LE GLORIEUX 

Lisette. 

J'y suis en service. 
Lycandre. 
Juste Ciel! Et c'est donc pour ce vil exercice 
Que sans m'en avertir vous sortez du couvent? 

Lisette. 
Autrefois pour me voir vous y veniez souvent; 
Mais depuis quelque temps vous m'avez négligée. 
De plus, ma mère est morte. Inquiète, affligée. 
N'entendant rien de vous, sans espoir, sans appui, 
Quelle ressource avois-je en ce cruel ennui ? 
La fille de céans, à présent ma maîtresse. 
Mon amie au couvent, sensible à ma tristesse, 
Sur le point de sortir, m'offrit obligeamment 
De me prendre auprès d'elle. Elle me fit serment 
Que je serois plutôt compagne que suivante: 
Je ne pus résister à son offre pressante. 
Ce ne fut pas pourtant sans verser bien des pleurs; 
Mais mon sort le voulut : et voilà mes malheurs. 

Lycandre. 
O fortune cruelle! Et vous tient-on parole 
Par de justes égards? 

Lisette. 
Oui. 
Lycandre. 

Cela me console 
D'un si triste incident, que j'aurois prévenu 
Si mes infirmités ne m'eussent retenu 
Pendant près de six mois dans la retraite obscure 



ACTEI.SCÈNEIX Ji 

Où je mène moi-même une vie assez dure. 

Si bien que vous voilà plus heureuse aujourd'hui? 

Lisette. 
Autant qu'on le peut être au service d'autrui. 

LyC ANDRE. 

Hélas! 

Lisette. 
Vous soupirez? Dans ma triste aventure 
Je ne sais quel espoir me soutient, me rassure; 
Mais je n'ai rien perdu de ma vivacité. 

Lycandre. 
Votre espoir est fondé. Le moment souhaité 
Peut arriver bientôt. La fortune se lasse 
De vous persécuter. Mais, dites-moi, de grâce, 
A qui parliez-vous li, quand je suis survenu? 

Lisette. 
Au fils de la maison. S'il vous étoit connu. 
Vous l'estimeriez fort. 

Lycandre. 
Il a donc votre estime? 
Vous rougissez? 

Lisette. 
Qui, moi? Me feriez-vous un crime 
De lui rendre justice ? 

Lycandre. 

Il est jeune, bien fait. 
Riche; il vous voit souvent? 
Lisette. 

Oui, souvent, en effet. 



3a LE GLORIEUX 

Lycandre. 
Vous êtes jeune, aimable, et sans expérience : 
Voilà bien des écueils. 

Lisette. 

Soyez en assurance. 
Mon cœur est au-dessus de ma condition. 
J'ai des principes sûrs contre l'occasion. 

Lycandre. 
J'y compte. Mais enfin que vous dit ce jeune homme? 

Lisette. 
Il se nomme Valère. 

Lycandre. 
Eh! mon Dieu, qu'il se nomme 
Ou Valère, ou Ciéon, que m'importe? Il s'agit 
De m'informer à fond des choses qu'il vous dit. 

^ Lisette. 

Qu'il m'aime. 

Lycandre. 
Est-ce là tout? 

Lisette. 
Oui. 
Lycandre. 

C'est tout? 
Lisette. 

Oui, vous dis-je. 
Lycandre. 
Vous me trompez. 

Lisette. 
Eh! mais... Ce reproche m'afflige. 
Eh bien donc, ce jeune homme, à ne rien déguiser, 



ACTE I, SCÈNE IX 33 

Si j'y veux consentir, m'offre de m'épouser 
En secret. 

Lycandre. 
En secret? Il cherche à vous surprendre. 

Lisette. 
Non ; je réponds de lui. Mais, bien loin de me rendre, 
En acceptant son cœur je refuse sa main, 
A moins que ses parens n'approuvent son dessein. 
Ils le rejetteront, je n'en suis que trop sûre; 
Et, pour fuir un éclat. Monsieur, je vous conjure ■ 
De me tirer d'ici dès demain, dès ce soir. 
Pour que Valère et moi nous cessions de nous voir. 

Lycandre. 
D'un sort moins rigoureux ô fille vraiment digne! 
Ce que vous exigez est une preuve insigne 
Et de votre prudence et de votre vertu. 
Il faut vous révéler ce que je vous ai tu. 
Vous pouvez aspirer à la main de Valère, 
Et même l'épouser de l'aveu de son père. 

Lisette. 
Moi, Monsieur.? 

Lycandre. 
Je dis plus : ils se tiendront heureux, 
Dès qu'ils vous connoîtront, de former ces beaux noeuds; 
Et, respectant en vous une haute naissance, 
Ils brigueront l'honneur d'une telle alliance, 

Lisette. 
Vous vous moquez de moi. Pourquoi, jusqu'à sa mort, 
Ma mère a-t-elle eu soin de me cacher mon sort.'' 
Mon père est-il vivant? 

Le Glorieux. 5 



34 LE GLORIEUX 

Lycandre. 

Il respire, il vous aime, 
Et viendra de ce lieu vous retirer lui-même. 

Lisette. 
Et pourquoi si longtemps m'abandonner ainsi? 

Lycandre. 
Vous saurez ses raisons. Mais demeurez ici 
Jusqu'à ce qu'il se montre, et gardez le silence; 
C'est un point capital. 

Lisette. 

Moi, d'illustre naissance! 
Ah! je ne vous crois point, si vous n'éclaircissez 
Tout ce mystère à fond. 

Lycandre. 
Non, j'en ai dit assez. 
Pour savoir tout le reste, attendez votre père. 
Adieu. Mais dites-moi, le comte de Tufière 
Demeure-t-il céans? 

Lisette. 
Oui, depuis quelques mois. 
Lycandre. 
Il faut que je lui parle. 

Lisette. 

Ah! Monsieur, je prévois 
Qu'il vous recevra mal en ce triste équipage, 
Car on me l'a dépeint d'un orgueil si sauvage... 

Lycandre. 
Je saurai l'abaisser. 

Lisette, 
Il vous insultera. 



ACTE I, SCÈNE IX ; 

Lycandre. 
J'imagine un moyen qui le corrigera. 
Jusqu'au revoir. Songez qu'une naissance illustre 
Des sentimens du cœur reçoit son plus beau lustre 
Pour les faire éclater il est de siàrs moyens; 
Et, si le sort cruel vous a ravi vos biens, 
D'un plus rare trésor enviant le partage, 
Soyez riche en vertus : c'est là votre apanage. 




ACTE II 



SCENE PREMIERE. 



LISETTE. 



Dois-JE me réjouir? dois-je m'inquiéter? 
Ce que m'a dit Lycandre est bien prompt à flatter 
Mon petit amour-propre; et pourtant plus j'y pense, 
Et moins à son discours je trouve d'apparence. 
Le bonhomme, à coup sûr, s'est diverti de moi. 
Mais non, il m'aime trop pour me railler. Je croi 
Démêler sa finesse. Il veut me rendre fière 
Afin que je me croie au-dessus de Valère, 
Et le vieillard adroit, usant de ce détour, 
Arme la vanité pour combattre l'amour. 
Oui, oui, tout bien pesé, m'en voilà convaincue. 
De toutes mes grandeurs je suis bientôt déchue! 
Je redeviens Lisette, et le sort conjuré... 
Pauvre Lisette! Hélas! ton règne a peu duré! 
Je me suis endormie et j'ai fait un beau songe, 
Mais dans mon triste état \é réveil me replonge. 



ACTE II, SCÈNE II Î7 

SCÈNE II. 
VALÈRE, LISETTE. 

Valère. 
J'avois beau vous attendre. Eh quoi! seule à l'écart? 
Qu'y faites-vous? 

Lisette, 
Je rêve. 

Valère. 

Il faut que ce vieillard 
Qui vous est venu voir vous ait dit quelque chose 
D'affligeant. 

Lisette. 
Au contraire. 

Valère. 

Et quelle est donc la cause 
De votre rêverie? 

Lisette. 
Un fait qui sûrement 
Devroit me réjouir; et c'est précisément 
Ce qui m'afflige. 

Valère. 
Oh! oh! le trait, sur ma parole, 
Est des plus surprenans. 

Lisette. 

Vous m'allez croire folle 
Sur ce que je vous dis; et cependant ce trait 
D'un excès de sagesse est peut-être l'effet. 



38 LE GLORIEUX 

Valère. 
Je ne vous comprends point. Expliquez ce mystère. 

Lisette. 
Cela m'est défendu; mais je ne puis me taire, 
Et, quoique l'on m'ordonne un silence discret, 
Je sens bien que pour vous je n'ai point de secret. 
Je soutiens avec peine un fardeau qui me lasse. 

Valère. 
A la tentation succombez donc, de grâce. 

Lisette. 
C'est le meilleur moyen de m'en guérir, je crois; 
Mais, si je vais parler, vous vous rirez de moi. 

Valère. 
Quoi! vous pouvez... 

Lisette. 
Jurez que, quoi que je vous dise. 
Vous n'en raillerez point. 

Valère. 
J'en jure. 

Lisette. 

Ma franchise, 
Ou, si vous le voulez, mon indiscrétion, 
Exige de ma part cette précaution; 
Au surplus, vous pourrez m'éclaircir sur un doute 
Qui me tourmente fort. Or, écoutez. 

Valère. 

J'écoute. 

Lisette, 
Ce bonhomme m'a dit... Vous allez vous moquer. 



ACTE II, SCÈNE II 39 

Valère. 
Eh ! non, vous dis-je, non. 

Lisette. 

Avant de m'expliquer, 
Valère, permettez que je vous interroge. 
Répondez franchement, et surtout point d'éloge. 

Valère. 
Voyons. 

Lisette. 
Me trouvez-vous l'air de condition 
Que donne la naissance et l'éducation? 
Et croyez-vous mes traits, mes façons, mon langage, 
Propres à soutenir un noble personnage? 

Valère. 
Un amant sur ce point est un juge suspect. 
Mais vous m'avez d'abord inspiré le respect, 
La vénération. Qui les a pu produire? 
Votre rang? votre bien? Plût au Ciel! Je soupire 
Lorsque je vois l'état où vous réduit le sort. 
Mais pour vous abaisser il fait un vain effort, 
Et, de quelques parens que vous soyez issue, 
Chacun remarque en vous, à la première vue. 
Certain air de grandeur qui frappe, qui saisit; 
Et ce que je vous dis, tout le monde le dit. 

Lisette. 
Ce discours est flatteur; mais est-il bien sincère? 

Valère. 
Oui, foi de galant homme. 

Lisette. 

Apprenez donc, Valère, 



40 



LE GLORIEUX 



Ce qu'on vient de me dire, et ce qui m'est bien doii 
Parce que son effet rejaillira sur vous. I 

Par de fortes raisons, qu'on doit bientôt m'apprendij 
On m'a caché mon rang. J'ai l'honneur de descend! 
D'une famille illustre et de condition, 
Si l'on n'a point voulu me faire illusion. 

Valère. 

Non, on vous a dit vrai, c'est moi qui vous l'assure 
Et j'en ferai serment. 

Lisette, en riant. 
Fort bien. 

Valère. 

Je vous conjure, 
Charmante Lis... O Ciel! je ne sais plus comment 
Vous nommer; mais enfin, je vous prie instamment, 
Si vous m'aimez encor, d'être persuadée 
Qu'on vous donne de vous une très juste idée. 
Et souffrez que l'amour, jaloux de votre droit. 
Vous rende le premier l'hommage qu'on vous doit, 
(// se met à genoux. ) 

Lisette. 
Valère, levez-vous^ vous me rendez confuse. 

Valère. 
Quoi ! vous, servir ma sœur ! Ah 1 déjà je m'accuse 
D'avoir été trop lent à la désabuser; 
A vous manquer d'égards je pourrois l'exposer. 
Mon père m'inquiète, et je sais que ma mère 
Quelquefois avec vous prend un ton trop sévère. 
Je vais donc avertir ma famille, et je crains... 



ACTE II, SCÈNE II 41 

Lisette. 
Ah! voilà mon secret en de fort bonnes mains! 
On me défend surtout de me faire connoître. 
Si vous dites un mot à qui que ce puisse être, 
Bien loin de me servir... 

Valère. 

Eh bien, je me tairai. 
Je suis dans une joie... Oh ! je me contraindrai, 
Ne craignez rien. 

Lisette. 
Paix donc! j'aperçois Isabelle. 

SCÈNE III. 
ISABELLE, VALÈRE, LISETTE. 

Valère, courant au-devant d'Isabelle. 
Ma sœur, que je vous dise une grande nouvelle! 

Lisette, le retenant. 
Eh bien, ne voilà pas mon étourdi? 
Valère. 

Mon cœur 
Ne peut se contenir. Je sors. Adieu, ma sœur. 

Isabelle. 
Adieu ! Vousmoquez-vousPDites-moidonc, monfrère, 
Cette grande nouvelle. 

Valère, 

Oh! ce n'est rien. 

6 



42 LE GLORIEUX 

Isabelle. 

Valère, 
Quoi ! vous me plaisantez? 

Valère. 

Non, non, quand vous saurez. 
Lisette, bas à Valère. 
Allez-vous-en. 

Valère sort et revient. 
Ma sœur, lorsque vous parlerez 



A Lisette. 



Le respect. 



Isabelle. 
Eh bien donc? 

Valère. 

Ayez toujours pour elle 



Isabelle. 
Le respect? 

Valère. 

Oui, car mademoiselle... 
Je veux dire Lisette, a certainement lieu 
De prétendre de vous, et de nous tous... Adieu. 
(// sort brusquement. ) 

SCÈNE IV. 

ISABELLE, LISETTE. 

Isabelle. 
Je ne sais que penser d'un discours aussi vague; 
Qu'en dites-vous? Je crois que mon frère extravague. 



ACTE II, SCÈNE IV ^3 

Lisette, 
Quelque chose à peu près. 

Isabelle. 
1 Moi, pour vous du respect ! 

C'est aller un peu loin. Ce discours m'est suspect. 
Oh çà, conviendrez-vous de ce que j'imagine? 

Lisette. 
Quoi? 

Isabelle. 
Mon frère vous aime. Oh ! oui, oui, je devine. 
Votre air embarrassé confirme mon soupçon. 

Lisette. 
Et quand il m'aimeroit, seroit-ce un crime? 

Isabelle. 

Non. 
Mais... 

Lisette. 
Si je l'en veux croire, il me trouve jolie. 
Mais bon, je n'en crois rien. 

Isabelle. 

Pourquoi? 

Lisette. 

Pure saillie 
De jeune homme qui sait prodiguer les douceurs, 
Et qui, sans rien aimer, en veut à tous les cœurs. 

Isabelle. 
Non, mon frère n'est point de ces conteurs volages 
Qui d'objet en objet vont offrir leurs hommages. 
Je connois sa droiture et sa sincérité. 
Et, s'il dit qu'il vous aime, il dit la vérité. 



44 LE GLORIEUX 

Lisette, vivement. 
Quoi! sérieusement? 

Isabelle. 
Oui, la chose est certaine. 
Je vois que ce discours ne vous fait point de peine. 
Ah! ma bonne! 

Lisette. 

Quoi donc? 

Isabelle. 

Je pénètre aisément. 
Lisette. 
Quoi? Que pénétrez-vous? 

Isabelle. 

Mon frère est votre amant, 
Et mon frère, à coup sûr, n'aime point une ingrate. 
Vous avez le cœur haut et l'âme délicate. 

Lisette. 
Voici le fait. Il dit que, si je n'étois point 
Ce que je suis... 

Isabelle. 

Eh bien? 

Lisette. 
Il m'estime à tel point 
Qu'il feroit son bonheur de m'obtenir pour femme. 

Isabelle. 
Ensuite? Vous rêvez! Je vous ouvre mon âme 
En toute occasion, Lisette, imitez-moi. 
Que lui répondez-vous? Parlez de bonne foi. 



ACTE II, SCÈNE IV 4 

Lisette. 
Eh! mais... je lui réponds... Vous êtes curieuse 
A l'excès. 

Isabelle. 
Poursuivez. 

Lisette. 
Que je serois heureuse 
Si j'étois un parti qui lui pût convenir. 
Voilà tout. 

Isabelle. 
Je le crois. Mais je crains l'avenir. 
Votre amour vous rendra malheureux l'un et l'autre. 

Lisette. 
Vous avez votre idée, et nous avons la nôtre. 

Isabelle. 
Comment donc? 

Lisette. 
Quelque jour j'éclaircirai ceci. 
Sur votre frère, enfin, n'ayez aucun souci, 
Ne vous alarmez point de ce que je hasarde, 
Et venons maintenant à ce qui vous regarde. 

Isabelle. 
Volontiers, » 

Lisette. 
De mon cœur vous connoissez l'état, 
Parlons un peu du vôtre. Inquiet, délicat. 
Aux révolutions il est souvent en proie. 
Comment se porte-t-il? 

Isabelle. 
I Mal. 



.46 LE GLORIEUX 

Lisette. 

J'en ai de la joie. 
Il est donc bien épris? 

Isabelle. 

Oui, Lisette, si bien 
Qu'il le sera toujours. 

Lisette. 

Oh ! ne jurons de rien. 

Isabelle. 
J'en ferois bien serment. 

Lisette. 
Le Ciel vous en préserve ! 

Isabelle. * 

Pourquoi donc? 

Lisette. 
Votre esprit a toujours en réserve 
Quelques si, quelques mais, qui, malgré votre ardeur, 
Pénètrent tôt ou tard au fond de votre cœur. 
Le Comte est sûrement d'une aimable figure, 
Son mérite y répond, ou du moins je l'augure; 
Mais vous ne le voyez que depuis quelques mois, 
"Vous le connoissez peu. C'est pourquoi je prévois 
Qu'avant qu'il soit huit jours, croyant le mieux connoître, 
Quelque défaut en lui vous frappera peut-être. 

Isabelle. 
Cela ne se peut pas. C'est un homme accompli. 
De ses perfections mon cœur est si rempli 
Qu'il le met à couvert de ma délicatesse. 
S'il a quelque défaut, c'est son peu de tendresse. 
Il me voit rarement. 



ACTE II, SCÈNE IV 47 

Lisette. 
C'est qu'il a du bon sens. 
Qui se fait souhaiter se fait aimer longtemps. 
Qui nous voit trop souvent voit bientôt qu'il nous lasse. 

Isabelle. 
Vous l'excusez toujours; mais dites-moi, de grâce, 
Ne lui trouvez-vous point quelques défauts ? 

Lisette. 

Qui, moi? 
Pas le moindre. 

Isabelle. 
Tant mieux. 

Lisette. 

Mais, s'il en a, je crois 
Qu'ils n'échapperont pas longtemps à votre vue; 
Et c'est tant pis pour vous. Etes-vous résolue 
De ne prendre qu'un homme accompli de tout point? 
Cet homme est le Phénix; il ne se trouve point. 
Si le Comte à vos yeux est ce rare miracle, 
Croyez-en votre cœur. Que ce soit votre oracle. 
Mettez l'esprit à part, suivez le sentiment; 
S'il vous trompe, du moins c'est agréablement. 
Il est bon quelquefois de s'aveugler soi-même. 
Et bien souvent l'erreur est le bonheur suprême, 

Isabelle. 
Me voilà résolue à suivre vos avis. 

Lisette. 
Vous me remercîrez de les avoir suivis. 
Mais que va devenir notre pauvre Philinte? 



48 LEGLORIEUX 

Son mérite autrefois a porté quelque atteinte 
A votre cœur. 

Isabelle. 
Je sens qu'il m'ennuie à mourir. 
Je l'estime beaucoup, et ne puis le souffrir. 
Le moyen d'y durer? Toutes ses conférences 
Consistent en regards, ou bien en révérences : 
Dès qu'il parle, il s'égare, il se perd; en un mot, 
Quoiqu'il ait de l'esprit, on le prend pour un sot. 

Lisette. 
Le voici. 

Isabelle. 
Que veut-il? 

Lisette. 
A votre esprit critique 
Il vient fournir des traits pour son panégyrique. 



SCÈNE V. 
ISABELLE, PHILINTE, LISETTE. 

Philinte , du fond du théâtre, après plusieurs 
révérences. 
Madame... Je crains bien de vous importuner. 

Lisette, à Isabelle. 
Cet homme a sûrement le don de deviner. 

Isabelle. 
Un homme tel que vous... 



ACTE II, SCENE V 



49 



Philinte, redoublant ses révérences. 

Ah ! Madame !... de grâce, 
Si je suis importun, punissez mon audace. 
Isabelle, lui faisant la révérence. 
Monsieur... 

Philinte. 
Et faites-moi l'honneur de me chasser. 
Isabelle. 
De ma civilité vous devez mieux penser. 

Philinte, lui faisant la révérence. 
Madame, en vérité... 

Isabelle, la lui rendant. 

J'ai pour votre personne 
{A Lisette.) 
L'estime et les égards... Aidez-moi donc, ma bonne. 
Lisette, après avoir fait plusieurs révérences 
à Philinte, lui présente un siège. 
Vous plaît-il vous asseoir? 

Philinte, vivement. 

Que me proposez-vous? 
O Ciel! devant madame il faut être à genoux. 
Lisette. 

{A Isabelle.) 
A vous permis. Monsieur. Dites-lui quelque chose. 
Isabelle. 

Je ne saurois. 

Lisette. 
Fort bien; l'entretien se dispose < 
A devenir brillant... Monsieur, je m'aperçoi 

Le Glorieux. 7 



5o LE GLORIEUX 

Que vous faites façon de parler devant moi. 
Je me retire. 

Philinte, la retenant. 
Non, il n'est pas nécessaire, 
Et je ne veux ici qu'admirer et me taire. 

Lisette, à Philinte. 
Vous vous contentez donc de lui parler des yeux? 

Philinte. 
Je ne m'en lasse point. 

Lisette. 

Parlez de votre mieux, 
Rien ne vous interrompt. 

Isabelle, à Lisette. 

Oh ! je perds contenance. 
Lisette, bas, à Isabelle. 
Eh bien, interrogez-le, il répondra, je pense. 

Isabelle, bas, à Lisette. 
Vous-même avisez-vous de quelque question. 

Lisette, bas, à Isabelle. 
C'est à vous d'entamer la conversation. 

Isabelle, à Philinte, après avoir un peu rêvé. 
Quel temps fait-il. Monsieur? 

Lisette, à part. 

Matière intéressante! 
Philinte. 
Madame,... en vérité,... la journée est charmante. 
Isabelle. , 

Monsieur, en vérité,... j'en suis ravie. 
Lisette. 

Et moi, 



ACTE II, SCÈNE V 5[ 

J'en suis aussi charmée, en vérité. Mais quoi! 

La conversation est donc déjà finie? 

Çà, pour la relever employons mon génie. 

[A part.) 
Dit-on quelque nouvelle? Enfin, il parlera. 

Isabelle. 
N'avez-vous rien appris du nouvel opéra? 

Philinte. 
On en parle assez mal. 

Lisette, à part. 

Cet homme est laconique. 
Isabelle, à Philinte. 
Qu'y désapprouvez-vous? Les vers ou la musique? 

Philinte. 
Je sais peu de musique et fais de méchans vers, 
Ainsi j'en pourrois bien juger tout de travers. 
Et d'ailleurs j'avouerai qu'au plus mauvais ouvrage 
Bien souvent, malgré moi, je donne mon suffrage. 
Un auteur, quel qu'il soit, me paroît mériter 
Qu'aux efforts qu'il a faits on daigne se prêter. 

Lisette. 
Mais on dit qu'aux auteurs la critique est utile. 

Philinte. 
La critique est aisée et l'art est difficile. 
C'est là ce qui produit ce peuple de censeurs, 
Et ce qui rétrécit les talens des auteurs. 

(A Isabelle.) 
Mais vous êtes distraite et paroissez en peine. 

Isabelle. 
Je n'en puis plus. 



52 LE GLORIEUX 

Philinte. 
Bon Dieu ! qu'avez-vous? 
Isabelle. 

La migraine. 
Philinte, s'en allant avec précipitation. 
Je m'enfuis. 

Isabelle, le retenant. 
Non, restez. 

Philinte. 

Quel excès de faveur! 
Isabelle. 
C'est moi qui vais m'enfuir. Je crains que ma douleur 
Ne vous afflige trop. Je souffre le martyre. 

Philinte. 
J'en suis au désespoir. Je veux vous reconduire. 

(// met ses gants avec précipitation.) 
•Madame, vous plaît-il de me donner la main? 

Isabelle, 
Je n'en ai pas la force. Adieu, jusqu'à demain. 

Philinte. 
A quelle heure. Madame? 

Isabelle. 
Ah ! Monsieur, à toute heure. 
Mais ne me suivez point, de grâce. 
Philinte, à Lisette. 

Je demeure 
Pour vous dire deux mots. 

Lisette, 

Monsieur,... en vérité, 
J'ai la migraine aussi. Vous aurez la bonté 



ACTE II, SCÈNE V 55 

De ne pas prendre garde à mon impolitesse, 

Et mon devoir m'appelle auprès de ma maîtresse. 

(Philinte lui donne la main et la reconduit.) 



SCÈNE VI; 

PHILINTE, seul. 

Cette migraine-là vient bien subitement! 

C'est moi qui l'ai donnée indubitablement. 

C'est ma timidité que je ne saurois vaincre 

Qui me rend ridicule. On vient de m'en convaincre. 

Que je suis malheureux! Des jeunes courtisans 

Que n'ai-je le babil et les airs suffisans! 

Quiconque s'est formé sur de pareils modèles 

Est sûr de ne jamais rencontrer de cruelles. 

SCÈNE VIL 
PHILINTE, UN LAQUAIS mal vêtu. 

Le Laquais. 
Cette lettre, Monsieur, s'adresse à vous, je croi 

Philinte lit. 
Au comte de Tufière. Elle n'est pas pour moi; 
Mais il demeure ici. 

Le Laquais. 

Pardonnez, je vous prie. 



54 LE GLORIEUX 

Philinte, lui faisant la révérence. 
{A part.) 
Ah! Monsieur. C'est à lui que l'on me sacrifie. 
Madame Lisimon n'y pourra consentir, 
Et je veux lui parler avant que de sortir. 

{Il sort.) 

SCÈNE VIII. 
PASQUIN, LE LAQUAIS. 

Le Laquais. 
Holà! quelqu'un des gens du comte de Tufière ! 

Pasquin, d'un ton arrogant. 
Que voulez-vous? 

Le Laquais, 
Cet homme a la parole fière. 
Pasquin. 
Parlez donc. 

Le Laquais. 
Est-ce vous qui vous nommez Pasquin? 
Pasquin. 
C'est moi-même, en effet. Mais apprenez, faquin, 
Que le mot de monsieur n'écorche point la bouche. 

Le Laq^uais. 
Monsieur, je suis confus. Ce reproche me touche, 
J'ignorois qu'il fallût vous appeler Monsieur, 
Mais vous me l'apprenez, j'y souscris de bon cœur 

Pasquin, d'un ton important. 
Trêve de complimens. 



ACTE II, SCÈNE VIII 55 

Le Laquais. 
Voudrez-vous bien remettre 
^u comte votre maître un petit mot de lettre? 

Pasquin, 
Donnez. De quelle part? 

Le Laquais. 

Je me tais sur ce point; 
:^lle est d'un inconnu qui ne se nomme point, 
^dieu, Monsieur Pasquin; quoique mon ignorance 
lit pour monsieur Pasquin manqué de déférence, 
1 verra désormais à mon air circonspect 
;^e pour monsieur Pasquin je suis plein de respect. 

SCÈNE IX. 

PASQUIN, seul. 

le maroufle me raille, et même je soupçonne 

^'il n'a pas tort. Au fond les airs que je me donne 

Visent l'impertinent, le suffisant, le fat; 

^t si, tout bien pesé, je ne suis qu'un pied plat, 

ans ce pauvre garçon j'allois me méconnoître 

-t me gonfler d'orgueil aussi bien que mon maître. 

e sens qu'un glorieux est un sot animal! 

4ais j'entends du fracas. Ah! c'est l'original 

)e mes airs de grandeur qui vient tête levée. 

Aon éclat emprunté cesse à son arrivée. 



56 LE GLORIEUX 

SCÈNE X. 

LE COMTE, PASQUIN, Six laquais. 

Le Comte entre marchant à grands pas et la tête levée. 
Ses six laquais se rangent au fond du théâtre d'un 
air respectueux. Pasquin est un peu plus avancé. 
L'impertinent ! 

Pasquin, lui présentant la lettre. 

Monsieur... 
Le Comte, marchant toujours. 
Le fat ! 
Pasquin. 

Monsieur... 
Le Comte. 

Tais-toi. 
Un petit campagnard s'emporter devant moi! 
Me manquer de respect pour quatre cens pistoles! 

Pasquin. 
Il a tort. 

Le Comte. 
Hem ! à qui s'adressent ces paroles? 
Pasquin. 
Au petit campagnard. 

Le Comte. "* 

Soit. Mais d'un ton plus bas, 
S'il vous plaît. Vos propos ne m'intéressent pas. 
Tenez, serrez cela. 

{Il lui donne une grosse bourse.) 



ACTE II, SCÈNE X 5? 

Pasquin. 
Peste ! qu'elle est dodue ! 
A ce charmant objet je me sens l'âme émue. 

(// ouvre la bourse et en tire quelques pièces.) 
Le Comte, le surprenant. 
Que fais-tu? 

Pasquin. 
Je veux voir si cet or est de poids. 
Le Comte, lui reprenant la bourse. 
Vous êtes curieux. 

(// fait plusieurs signes, et, à mesure qu'il les fait, 
ses laquais le servent. Deux approchent la table , 
deux autres un fauteuil; le cinquième apporte une 
écritoire et des plumes, et le sixième du papier ; 
ensuite il se met à écrire. ) 
Pasquin. 
Monsieur, je puis, je crois, 
Sans manquer au respect, vous donner cette lettre 
Que pour vous à l'instant on vient de me remettre. 
Le Comte, continuant d'écrire après l'avoir prise. 
Ah! c'est du petit duc? 

Pasquin. 
Non, un homme est venu... 
Le Comte. 
C'est donc de la princesse... 

Pasquin. 

Elle est d'un inconnu 
Qui ne se nomme pas. 

Le Comte. 
Et qui vous l'a remise? 



58 LE GLORIEUX 

Pasquin. 
Un laquais mal vêtu... 

Le Comte, lui jetant la lettre. 

C'est assez; qu'on la lise, 
Et qu'on m'en rende compte. Entendez-vous? 
Pasquin. 

J'entens. 
{Il Ut la lettre bas.) 
Le Comte, toujours écrivant. 
Monsieur Pasquin? 

Pasquin. 
Monsieur. 
Le Comte. 

Faites sortir mes gens. 
Pasquin, d'un air suffisant. 

Sortez. 

La Fleur, au Comte. 
Monsieur... 

Le Comte. 
Comment? 
La Fleur. 

Oserois-je vous dire ?. . . 
Le Comte. 
11 me parle, je crois! Holà! qu'il se retire. 
Qu'on lui donne congé. 

Pasquin , à La Fleur. 

Je te l'avois prédit. 
Va-t'en, je tâcherai de lui calmer l'esprit. 



ACTE II, SCÈNE XI Sg 

SCÈNE XI. 
LE COMTE, PASQUIN. 

[Le Comte relit ce qu'il a écrit, et Pasquin lit la lettre.) 

Le Comte, après avoir lu ce quil ccrivoit. 
Tu ne partiras point; et c'est une bassesse 
Dans les gens de mon rang d'outrer la politesse. 
Un homme tel que moi se feroit déshonneur 
Si sa plume à quelqu'un donnoit du Monseigneur. 
Non, mon petit seigneur, vous n'aurez pas la gloire 
De gagner sur la mienne une telle victoire. 
Vous pourriez m'assurer un bonheur très complet, 
Mais, si c'est à ce prix, je suis votre valet. 

(// déchire la lettre. ) 
Ote-moi cette table. Eh bien, que dit l'épître ? 

Pasquin. 
Elle roule, Monsieur, sur un certain chapitre 
Qui ne vous plaira point. 

Le Comte. 

Pourquoi donc? Lis toujours. 
Pasquin. 
Vous me l'ordonnez, mais... 

Le Comte. 

Oh! trêve de discours. 
Pasquin lit. 
Celui qui vous écrit... 



6o LE GLORIEUX 

Le Comte. 

Qui vous écrit! Le style 
Est familier. 

Pasquin. 

Il va vous échauffer la bile. 
[Il lit.) 
Celui qui vous écrit, s' intéressant à vous, 
Monsieur, vous avertit sans crainte et sans scrupule 
Que par vos procédés, dont il est en courroux, 
Vous vous rendez très ridicule. 
Le Comte, se levant brusquement. 
Si je tenois le fat qui m'ose écrire ainsi... 

Pasq_uin. 
Poursuivrai-je? 

Le Comte. 
Oui, voyons la fin de tout ceci. 
Pasquin lit. 
Vous ne manquez pas de mérite. 
Mais... 

Le Comte. 
Vous ne manquez pas! Ah ! vraiment je le croi. 
Bel éloge! en parlant d'un homme tel que moi. 
Pasquin lit. 
Vous ne manquez pas de mérite, 
Mais, bien loin de vous croire un prodige étonnant, 
Apprenez que chacun s'irrite 
De votre orgueil impertinent. 
Le Comte, donnant un soufflet à Pasquin. 
Comment, maraud?... 



ACTE II, SCÈNE XI 6i 

Pasquin. ^ 

Fort bien, le trait est impayable, 
De ce qu'on vous écrit suis-je donc responsable? 
Au diable l'écrivain avec ses vérités! 

(7/ jette la lettre sur la table.) 
Le Comte. 
Ah! je vous apprendrai... 

Pasquin. 

Quoi! vous me maltraitez 
Pour les fautes d'autrui? Si jamais je m'avise 
D'être votre lecteur... 

Le Comte, lui donnant sa bourse. 

Faut-il que je vous dise 
Une seconde fois de serrer cet argent? 
Tenez, voilà ma clef, et soyez diligent. 

Pasquin va et revient. 
Savez-vous à combien cette somme se monte? 

Le Comte. 
Non, pas exactement. 

Pasquin. 

Je vous en rendrai compte. 
{A part.) 
Je m'en vais du soufflet me payer par mes mains. 

SCÈNE XII. 
LE COMTE, seul. 

Puissé-je devenir le plus vil des humains, 
Si j'épargne celui qui m'a fait cette injure! 



62 LE GLORIEUX 

Voyons si je pourrois connoîtie l'écriture. 

{Il l^t-) 
L'ami de qui vous vient cette utile leçon 
Emprunte une main étrangère; 
{Haut.) Il fait fort bien. 

Mais i7 ne vous cache son nom 
Que pour donner le temps à votre âme trop fière 

De se prêter à la seule raison ; 
Et lui-même, ce soir, il viendra sans façon 
Vous demander si votre humeur altière 
Aura baissé de quelque ton. 

[Il jette le billet.) 
Voilà, sur ma parole, un hardi personnage; 
S'il vient, il payera cher un si sensible outrage. 
Qui peut m'avoir écrit ce libelle outrageant? 
Plus j'y pense... 

SCÈNE XIII. 
LE COMTE, PASQUIN. 

Pasquin. 
Monsieur, j'ai compté cet argent. 
Le Comte. 
Il se monte? 

Pasquin. 
A trois cent cjuatre-vingt-dix pistoles. 
Le Comte. 
Mais... 



ACTE II, SCÈNE XIII 63 

Pasquin. 
Si vous y trouvez seulement deux oboles 
De plus, je suis un fat. 

Le Comte. 

Mais cependant mon gain 
Montoit à quatre cens, et j'en suis très certain. 

P.-VSQUIN. 

C'est vous qui vous trompez, ou c'est moi qui vous trompe ; 
Et vous ne pensez pas que l'argent me corrompe? 

Le Comte. 
Monsieur Pasquin? 

Pasquin. 
Monsieur. 
Le Comte, 

Vous êtes un fripon. 
Pasquin. 
Je vous respecte trop p6ur vous dire que non; 
Mais... 

Le Comte. 
Brisons là-dessus. 

Pasquin. 

Oui. Parlons d'Isabelle. 
Vous vous refroidissez, ce me semble, pour elle. 
Elle s'en plaint, du moins. 

Le Comte. 
' Elle sait mon amour. 

J'ai parlé, c'est assez. 

Pasquin. 

Son père est de retour. 



64 LE GLORIEUX 

Le Comte. 
C'est à lui de venir et de m'offrir sa fille. 

Pasquin, 
Ah! Monsieur! vous voulez qu'un père de famille 
Fasse les premiers pas? 

Le Comte. 
* Oui, Monsieur, je le veux. 
Un homme de mon rang doit tout exiger d'eux. 

Pasquin, 
Prenez une manière un peu moins dédaigneuse : 
Car Lisette m'a dit... 

Le Comte. 
Petite raisonneuse 
Qui veut parler sur tout, et ne dit jamais rien. 

Pasquin. 
Pour une raisonneuse, elle raisonne bien. 

Le Comte. 
Et que dit-elle donc? 

Pasquin, 

Elle dit qu'Isabelle 
A pour les glorieux une haine mortelle. 

Le Comte, se levant. 
Que dites-vous? 

Pasquin, 
Moi? rien. C'est Lisette. J'espère... 
Le Comte. 
On vient; voyez qui c'est. 

Pasquin. 

Ma foi, c'est le beau-père. 



ACTE II, SCÈNE XHI 65 

Le Comte. 
J'étois bien assuré qu'il feroit son devoir. 

Pasquin. 
Il faudroit vous lever pour l'aller recevoir. 

Le Comte. 
Je crois que ce coquin prétend m'apprendre à vivre. 
Allez, faites-le entrer, et moi, je vais vous suivre, 

SCÈNE XIV. 
LE COMTE, LISIMON, PASQUIN. 

Lisi.MON, à Pasquin. 
Le comte de Tufière est-il ici, mon cœur? 

Pasquin. 
Oui, Monsieur, le voici. 

[Le Comte se lève nonchalamment et fait un pas 
au-devant de Lisimon qui l'embrasse.) 

LiSIMON. 

Cher Comte, serviteur. 
Le Comte, à Pasquin. 
Cher Comte! Nous voilà grands amis, ce me semble. 

Lisimon. 
Ma foi, je suis ravi que nous logions ensemble. 

Le Comte, froidement. 
J'en suis fort aise aussi. 

Lisimon.- 
Parbleu! nous boirons bien. 
Vous buvez sec, dit-on; moi, je n'y laisse rien. 
Je suis impatient de vous verser rasade, 

le Glorkux. 9 



66 LEGLORIEUX 

Et ce sera bientôt. Mais êtes-vous malade? 
A votre froide mine, à votre sombre accueil... 

Le Comte, à Pasquin qui présente un siège. 
Faites asseoir monsieur... Non, offrez le fauteuil. 
Il ne le prendra pas, mais... 

LiSIMON. 

Je vous fais excuse, 
Puisque vous me l'offrez, trouvez bon que j'en use. 
Que je m'étale aussi : car je suis sans façon. 
Mon cher, et cela doit vous servir de leçon. 
Et je veux qu'entre nous toute cérémonie. 
Dès ce même moment, pour jamais soit bannie. 
Oh çà, mon cher garçon, veux-tu venir chez moi? 
Nous serons tous ravis de dîner avec toi. 

Le Comte. 
Me parlez-vous. Monsieur? 

LiSIMON. 

A qui donc, je te prie? 
A Pasquin? 

Le Comte. 
Je l'ai cru. 

LiSIMON. 

Tout de bon? Je parie 
Qu'un peu de vanité t'a fait croire cela? 

Le Comte. 
Non, mais je suis peu fait à ces manières-là. 

LiSIMON. 

Oh bien! tu t'y feras, mon enfant. Sur les tiennes, 
A mon âge, crois-tu que je forme les miennes? 



ACTE II, SCÈNE XIV 67 

Le Comte. 
Vous aurez la bonté d'y faire vos efforts. 

LlSlMON. 

Tiens, chez moi le dedans gouverne le dehors. 
Je suis franc. 

Le Comte. . | 
Quant à moi, j'aime lî politesse. 

LiSIMON. 

Moi, je ne l'aime point, car c'est une traîtresse 
Qui fait dire souvent ce qu'on ne pense pas. 
Je hais, je fuis ces gens qui font les délicats, 
Dont la fière grandeur d'un rien se formalise. 
Et qui craint qu'avec elle on ne familiarise; 
Et ma maxime, à moi, c'est qu'entre bons amis 
Certains petits écarts doivent être permis. 

Le Comte. 
D'amis avec amis on fait la différence. 

LiSIMON. 

Pour moi, je n'en fais point. 

Le Comte. 

Les gens de ma naissance 
Sont un peu délicats sur les distinctions. 
Et je ne suis ami qu'à ces conditions. 

LiSIMON. 

Ouais ! Vous le prenez haut. Écoute, mon cher Comte, 
Si tu fais tant le fier, ce n'est pas là mon compte. 
Ma fille te plaît fort, à ce que l'on m'a dit : 
Elle est riche, elle est belle, elle a beaucoup d'esprit; 
Tu lui plais; j'y souscris du meilleur de mon âme, 
D'autant plus que par là je contredis ma femme, 



68 LE GLORIEUX 

Qui voudroit m'engendrer d'un grand complimenteur, 
Qui ne dit pas un mot sans dire une fadeur. 
Mais aussi, si tu veux que je sois ton beau-père, 
Il faut baisser d'un cran et changer de manière, 
Ou sinon, marché nul. 

Le Comte, à Pasquin, se levant brusquement. 

Je vais le prendre au mot. 

Pasquin. 

Vous en mordrez vos doigts, ou je ne suis qu'un sot. 

Pour un faux point d'honneur perdre votre fortune? 

Le Comte. 
Mais si... 

LiSIMON. 

Toute contrainte, en un mot, m'importune. 
L'heure du dîner presse, allons, veux-tu venir? 
Nous aurons le loisir de nous entretenir 
Sur nos arrangemens; mais commençons par boire. 
Grand soif, bon appétit, et surtout point de gloire. 
C'est ma devise. On est à son aise chez moi, 
Et vivre comme ot veut, c'est notre unique loi. 
Viens, et, sans te gourmer avec moi de la sorte, 
Laisse en entrant chez nous ta grandeur à la porte. 

SCÈNE XV. 
PASQUIN, seul. 

Voilà mon glorieux bien tombé! Sa hauteur 
Avoit, ma foi, besoin d'un pareil précepteur. 
Et, si cet homme-là ne le rend pas traitable, 
Il faut que son orgueil soit un mal incurable. 



ACTE III 



SCÈNE PREMIÈRE 
LE COMTE, PASQUIN. 



Le Comte. 

OUI, quoiqu'â mes valets je parle rarement, 
Je veux bien en secret m'abaisser un moment, 
Et descendre avec toi jusqu'à la confiance. 
De ton attachement j'ai fait l'expérience; 
Je te vois attentif à tous mes intérêts. 
Et tu seras charmé d'apprendre mes progrès. 

Pasquin. 
Je vois que vous avez empaumé le beau-père. 

Le Comte. 
Il m'adore à présent. 

Pasquin. 
J'en suis ravi. 
Le Comte. 

J'espère 
Que me connoissant mieux il me respectera, 
Et je te garantis qu'il se corrigera. 



7° 



LE GLORIEUX 



Pasquin. 
Du moins pour le gagner vous avez fait merveilles, 
Et vous avez vidé presque vos deux bouteilles 
Avec tant de sang-froid et d'intrépidité 
Que le futur beau-père en étoit enchanté. 

Le Comte. 
Il vient de me jurer que je serois son gendre; 
Sa fille étoit ravie, et me faisoit entendre 
Combien à ce discours son cœur prenoit de part; 
Et moi, j'ai bien voulu, par un tendre regard, 
Partager le plaisir qu'elle laissoit paroître. 

Pasquin. 
Quel excès de bonté! 

Le Comte. 

Si son père est le maître, 
L'affaire ira grand train. Par mon air de grandeur 
J'ai frappé le bonhomme; il contraint son humeur, 
Et n'ose presque plus me tutoyer. 
Pasquin. 

Cet homme 
Sent ce que vous valez ; mais je veux qu'on m'assomme 
Si vous venez à bout de le rendre poli. 

Le Comte. 
D'où vient? 

Pasquin. 
C'est qu'il est vieux et qu'il a pris son pli. 
D'ailleurs, il compte fort que sa richesse immense 
Est du moins comparable à la haute naissance. 

Le Comte. 
Il veut le faire croire, et pourtant n'en croit rien. 



ACTE III, SCÈNE I 7,1 

Je vois clair; je suis sûr que, malgré tout son bien, 

Il sent qu'il a besoin de se donner du lustre, 

Et d'acheter l'éclat d'une alliance illustre. 

De ces hommes nouveaux c'est là l'ambition. 

L'avarice est d'abord leur grande passion; 

Mais ils changent d'objet dès qu'elle est satisfaite, 

Et courent les honneurs quand la fortune est faite. 

Lisimon, nouveau noble et fils d'un père heureux 

Qui, le comblant de biens, n'a pu combler ses vœux. 

Souhaite de s'enter sur la vieille noblesse; 

Et sa fille, sans doute, a la même foiblesse. 

Un homme tel que moi flatte leur vanité; 

Et c'est là ce qui doit redoubler ma fierté. 

Je veux me prévaloir du droit de ma naissance; 

Et, pour les amener à l'humble déférence 

Qu'ils doivent à mon sang, je vais dans le discours 

Leur donner à penser que mon père est toujours 

Dans cet état brillant, superbe et magnifique 

Qui soutint si longtemps notre noblesse antique. 

Et leur persuader que, par rapport au bien 

Qui fait tout leur orgueil, je ne leur cède en rien. 

Pasquin. 
Mais ne pourront-ils point découvrir le contraire? 
Car un vieux serviteur de monsieur votre père 
Autrefois m'a conté les cruels accidens 
Qui lui sont arrivés, et peut-être... 
Le Comte. 

Le temps 
Les a fait oublier. D'ailleurs notre province, 
Où mon père autrefois tenoit l'état d'un prince, 



72 



LE GLORIEUX 



Est si loin de Paris qu'à coup sûr ces gens-ci 
De nos adversités n'ont rien su jusqu'ici, 
Si ta discrétion... 

Pasquin. 
Croyez... 
Le Comte. 
' Point de harangue; 

Les effets parleront. 

Pasquin. 
Disposez de ma langue. 
Je la gouvernerai tout comme il vous plaira. 

Le Comte. 
Sur l'état de mes biens on t'interrogera. 
Sans entrer en détail, réponds en assurance 
Que ma fortune au moins égale ma naissance : 
A Lisette surtout persuade-le bien. 
Pour établir ce fait c'est le plus sûr moyen : 
Car elle a du crédit sur toute la famille. 

Pasquin. 
Ma foi, vous devriez ménager cette fille. 
Elle vous veut du bien, à ce qu'elle m'a dit. 

Le Comte. 
D'une suivante, moi, ménagerie crédit! 
J'aurois trop à rougir d'une telle bassesse. 
Près d'elle, j'y consens, fais agir ton adresse, 
Sans dire que ce soit de concert avec moi; 
J'approuve ce commerce, il convient d'elle à toi. 
On vient, sors, et surtout fais bien ton personnag 

Pasquin. 
Oh! quand il faut mentir nous avons du courage. 



ACTE III, SCÈNE II 7S 

SCÈNE II. 
ISABELLE, LE COMTE, LISETTE. 

Isabelle. 
Je vous trouve à propos, et mon père veut bien 
Que nous ayons tous deux un moment d'entretien. 
Il me destine à vous; l'affaire est sérieuse. 

Le Comte. 
Et j'ose me flatter qu'elle n'est pas douteuse; 
Que par vous mon bonheur me sera confirmé; 
J'aspire à votre main; mais je veux être aimé. 
A ce bonheur parfait oserois-je prétendre? 
C'est un charmant aveu que je brûle d'entendre. 

Lisette. 
Je sais ce qu'elle pense, et je crois qu'en effet 
Vous avez lieu. Monsieur, d'en être satisfait. 
Le Comte, à Isabelle, après avoir regardé 
dédaigneusement Lisette. 
Eh! faites-moi l'honneur de répondre vous-même. 

Lisette. 
Une fille, Monsieur, ne dit point : « Je vous aime »; 
Mais garder le silence en cette occasion, 
C'est assez bien répondre à votre question. 

Le Comte, à Isabelle. 
Ne parlez-vous jamais que par une interprète? 

Isabelle. 
Comme elle est mon amie, et qu'elle est très discrète... 

10 



74 LE GLORIEUX 

Le Comte. 
Votre amie? 

Isabelle. 
Oui, Monsieur. 

Le Comte. 

Cette fille est à vous, 
Ce me semble? 

Isabelle. 
Il est vrai ; mais ne m'est-il pas doux 
D'avoir en sa personne une compagne aimable, 
Dont la société rend ma vie agréable? 

Le Comte. 
Quoi! Lisette avec vous est en société? 
Je ne vous croyois pas cet excès de bonté. 

Isabelle. 
Et pourquoi non, Monsieur? 

Le Comte. 

Chacun a sa manière 
De penser, mais pour moi... 

Lisette, à part. 

Le comte de Tufière 
Est un franc glorieux; on me l'avoit bien dit. 

Isabelle. 
Je lui trouve un bon cœur joint avec de l'esprit, 
De la sincérité, de l'amitié, du zèle, 
Et je ne puis avoir trop de retour pour elle : 
Car enfin... 

Le Comte. 
Votre père a-t-il fixé le jour 
Où je dois recevoir le prix de mon amour? 



ACTE m, SCÈNE II 75 

Isabelle. 
Vous allez un peu vite, et nous devons peut-être 
Avant le mariage un peu mieux nous connoître; 
Examiner à fond quels sont nos sentimens, 
Et ne pas nous fier aux premiers mouvemens. 
C'est peu qu'à nous unir le penchant nous anime, 
Il faut que ce penchant soit fondé sur l'estime, 
Et... 

Le Comte. 
J'attendois de vous, à parler franchement, 
Moins de précaution et plus d'empressement. 
Je crojois mériter que d'une ardeur sincère 
Votre cœur appuyât l'aveu de votre père, 
Et que, sur votre hymen me voyant vous presser, 
Vous me fissiez l'honneur de ne pas balancer 

Isabelle. 
Moi, j'ai cru mériter que, du moins pour ma gloire. 
Vous me fissiez l'honneur de ne pas tant vous croire; 
Que, de votre personne osant moins présumer. 
Vous parussiez moins sûr que l'on dût vous aimer; 
Et ce doute obligeant, qui ne pourroit vous nuire, 
Calmeroit un soupçon que je voudrois détruire. 

Le Comte. 
Quel soupçon, s'il vous plaît? 
Isabelle. 

Le soupçon d'un défaut 
Dont l'effet contre vous n'agiroit que trop tôt. 



^ 



76 LE GLORIEUX 

SCÈNE III. 

ISABELLE, LE COMTE, VALÈRE, LISETTE. 

Valère. 
Dois-je croire, ma sœur, ce qu'on vient (Lé m'apprendre i 

Isabelle. 
Quoi? 

Valère. 
Que vous épousez monsieur. 
Le Comte. 

J'ose m'attendre, 
Monsieur, que son dessein aura votre agrément. 

Valère. 
Je crois... 

Le Comte. ^ 

Et vous pouvez m'en faire compliment. 
(// vtul sortir.) 
J'en serai très flatté. Je rejoins votre père, 
Pour lui donner parole et conclure l'affaire. 

Valère. 
Vous pourrez y trouver quelque difficulté. 

Le Comte. 
Moi, Monsieur? 

Valère. 
J'en ai peur. 
Le Comte. 

Aurez-vous la bonté 
De me faire savoir qui peut la faire naître? 
Qui me traversera? 



ACTE III, SCÈNE III 77 

Valère. 
Mais... ma mère, peut-être. 
Le Comte. 



Votr 



Valère. 
Oui, Monsieur. 

Le Comte , riant. 

Cela seroit plaisant. 
Isabelle, bas à Lisette. 
Il prend avec mon frère un ton bien suffisant. 

Le Comte. 
Elle ne sait donc pas que j'adore Isabelle, 
Et qu'un ami commun m'a proposé pour elle? 

Valère. 
Pardonnez-moi, Monsieur. 

Le Comte. 

Vous m'étonnez. 
Valère. 

Pourquoi? 
Le Comte. 
C'est que j'avois compté qu'elle seroit pour moi. 
J'avois imaginé que mon rang, ma naissance, 
Méritoient des égards et de la déférence; 
Que bien d'autres raisons que je pourrois citer, 
Si j'étois assez vain pour oser me vanter, 
Feroient pencher pour moi madame votre mère. 
Mais je me suis trompé, je le vois bien. Qu'y faire? 
Peut-être en ma faveur suis-je trop prévenu. 
Oui, j'ai quelque défaut qui ne m'est pas connu, 



7? LE GLORIEUX 

Et, loin que le mépris et m'offense et m'irrite, 
Je ne m'en prends jamais qu'à mon peu de mérite 

Valère. 
Qui, nous, vous mépriser? En recherchant ma sœur, 
Certainement, Monsieur, vous nous faites honneur. 

Le Comte, avec un sourire dédaigneux. 
Ah ! mon Dieu, point du tout. 

Valère. 

Mais, à parler sans feinte, 
Depuis assez longtemps ma mère est pour Philinte; 
Elle a même avec lui quelques engagemens, 
Et l'amitié, l'estime, en sont les fondemens. 

Le Comte, d'un ton railleur. 
Oh! je le crois. Philinte est un homme admirable. 

Valère. 
Non, mais, à dire vrai, c'est un homme estimable; 
Quoiqu'il ne soit plus jeune, il peut se faire aimer; 
Et, riche sans orgueil... 

Le Comte. 

Vous allez m'alarmer 
Par le portrait brillant que vous en voulez faire. 
Je commence à sentir que je suis téméraire 
D'entrer en concurrence avec un tel rival. 
Quoiqu'il soit, m'a-t-on dit, un franc original. 
Oui, oui, j'ouvre les jeux. Ma figure, mon âge, 
Tout ce qu'on vante en moi n'est qu'un foible avantage. 
Sitôt qu'avec Philinte on veut me comparer, 
Et c'est lui faire tort que de délibérer. 

Lisette, à Isabelle. 
Quoi! n'admirez-vous pas cette humble repartie? 



ACTE III, SCÈNE III 79 

Isabelle. 
Je n'en suis point la dupe, et cette modestie 
N'est, selon mon avis, qu'un orgueil déguisé. 

Le Comte, à Isabelle. 
Madame, en vain pour vous je m'étois proposé. 
Mon ardeur est trop vive et trop peu circonspecte; 
On m'oppose un rival qu'il faut que je respecte. 

Isabelle, en souriant. 
Philinte du respect veut bien vous dispenser. 

Le Comte, faisant la révérence. 
Il me fait trop d'honneur. 

Valère. 

Mais, sans vous offenser, 
Il a cent qualités respectables. Du reste, 
Plus on veut l'en convaincre, et plus il est modeste. 
Il se tait sur son rang, sur sa condition. 

Le Comte. 
Et fait très sagement : car, sans prévention, 
Il auroit un peu tort de vanter sa naissance. 

Valère. 
Il est bien gentilhomme. 

Le Comte. 

On a la complaisance 
De le croire. 

Valère. 
Et de plus il le prouve. 
Le Comte. 

Ma foi. 
C'est tout ce qu'il peut faire. A des gens tels que moi, 
Ce n'est pas là-dessus que l'on en fait accroire, 



8o LE GLORIEUX 

Et j'ose me vanter, sans me donner de gloire, 
Car je suis ennemi de la présomption, 
Que, si Philinte étoit d'une condition 
Et de quelque famille un peu considérable. 
Nous n'aurions pas sur lui de dispute semblable, 
Et que bien sûrement il me seroit connu. 
Mais son nom jusqu'ici ne m'est pas parvenu; 
Preuve que sa noblesse est de nouvelle date. 

Valère. 
C'est ce qu'on ne dit pas dans le monde. 

Le Comte. 

On le flatte. 
Par exemple, Monsieur, vous connoissiez mon nom 
Avant de m'avoir vu. 

Valère. 

Je vous jure que non. 

Le Comte. 
Tant pis pour vous. Monsieur : car le nom de Tufière 
Nous ne le prenons pas d'une gentilhommière, 
Mais d'un château fameux. L'histoire en cent endroits 
Parle de mes aïeux et vante leurs exploits. 
Daignez la parcourir, vous verrez qui nous sommes, 
Et qu'entre mes vassaux j'ai trois cents gentilshommes 
Plus nobles que Philinte. 

Valère. 

Ah! Monsieur, je le croi. 

Le Comte. 
Les gens de qualité le savent mieux que moi. 
Pour moi, je n''en dis rien, il faut être modeste. 



ACTE III, SCÈNE III 8i 

Valère. 
C'est très bien fait à vous. L'orgueil... 
Le Comte. 

Je le déteste. 
Les grands perdent toujours à se glorifier, 
Et rien ne leur sied mieux que de s'humilier. 
Vous sortez? 

Valère. 
Oui, Monsieur, je quitte la partie, 
Et je sors enchanté de votre modestie. 

Le Comte, lui touchant dans la main. 
Sommes-nous bons amis? 

Valère, 

Ce m'est bien de l'honneur. 
Et je... 

Le Comte, 
Parbleu, je suis votre humble serviteur. 
Si vous voyez Philinte, engagez-le, de grâce, 
A ne pas m'obliger à lui céder la place. 
Il fera beaucoup mieux, s'il renonce à l'espoir 
D'épouser votre sœur et cesse de la voir. 
Dites-lui que je crois qu'il aura la piudence 
De ne me pas porter à quelque violence : 
Car, je vous le déclare en termes très exprès, 
S'il l'emportoit sur moi, nous nous verrions de près. 

Valère. 
A cet égard. Monsieur, je ne puis rien vous dire, 
Mais j'entends ce discours, et je vais l'en instruire. 



Le Glorieux. 



82 LE GLORIEUX 

SCÈNE IV. 
ISABELLE, LE COMTE, LISETTE. 

Isabelle. 
Vous traitez vos rivaux avec bien du mépris! 

Le Comte. 
Personne, selon moi, n'en doit être surpris. 
Je n'ai pas de fierté; mais, à parler sans feinte, 
Je suis choqué de voir qu'on m'oppose Philinte. 
Un rival comme lui n'est pas fait, que je croi, 
Pour traverser les vœux d'un homme tel que moi. 

Isabelle. 
D'un homme tel que moi! Ce terme-là m'étonne ; 
Il me paroît bien fort. 

Le Comte. 

C'est selon la personne. 
Je conviens avec vous qu'il sied à peu de gens. 
Mais je crois que l'on peut me le passer. 

Isabelle. 

J'entens. 
Le Ciel vous a fait naître avec tant d'avantage 
Que tout le genre humain vous doit un humble hommage. 

Le Comte. 
Comment donc! d'un rival prenez-vous le parti? 

Isabelle. 
Non pas; mais, à présent que mon frère est sorti, 
Souffrez que je vous parle avec moins de contrainte 
Et blàme vos hauteurs à l'égard de Philinte. 



acte iii, scène iv 83 

Le Comte. 
J'en attendois de vous un plus juste retour, 
Et ma vivacité vous prouve mon amour. 

Isabelle. 
Dites votre amour-propre. Oui, tout me le fait croire, 
Vous avez moins d'amour que vous n'avez de gloire. 

Le Comte. 
L'un et l'autre m'anime, et la gloire que j'ai 
Soutient les intérêts de l'amour outragé. 
Elle n'a pu souffrir l'indigne préférence 
Dont j'étois menacé, même en votre présence : 
Vous dites qu'elle est fière et parle avec hauteur. 
Mais qu'est-ce que ma gloire, après tout? C'est l'honneur. 
Cet honneur, il est vrai, veut le respect, l'estime; 
Mais il est généreux, sincère, magnanime; 
Et, pour dire en deux mots quelque chose de plus, 
Il est et fut toujours la source des vertus. 

Isabelle. 
Des effets de l'honneur je suis persuadée; 
Mais a-t-il de soi-même une si haute idée 
Qu'il la laisse éclater en propos fastueux? 
Le véritable honneur est moins présomptueux ; 
Il ne se vante point, il attend qu'on le vante; 
Et c'est la vanité, qui, lasse de l'attente. 
Et qui, fière des droits qu'elle sait s'arroger, 
Croit obtenir l'estime en osant l'exiger. 
Mais, loin d'y réussir, elle offense, elle irrite, 
Et ternit tout l'éclat du plus parfait mérite. 

Le Comte. 
De grâce, à quel propos cette distinction? 



84 LE GLORIEUX 

Isabelle. 
Je vous laisse le soin de l'application; 
Et, de la modestie embrassant la défense, 
Je soutiens que par elle on voit la différence 
Du mérite apparent au mérite parfait. * 
L'un veut toujours briller, l'autre brille en effet 
Sans jamais y prétendre, et sans même le croire. 
L'un est superbe et vain, l'autre n'a point de gloire. 
Le faux aime le bruit, le vrai craint d'éclater; 
L'un aspire aux égards, l'autre à les mériter. 
Je dirai plus. Les gens nés d'un sang respectable 
Doivent se distinguer par un esprit affable, 
Liant, doux, prévenant; au lieu que la fierté 
Est l'ordinaire effet d'un éclat emprunté. 
La hauteur est partout odieuse, importune. 
Avec la politesse, un homme de fortune. 
Est mille fois plus grand qu'un grand toujours gourmé. 
D'un limon précieux se présumant formé, 
Traitant avec dédain, et même avec rudesse, 
Tout ce qui lui paroît d'une moins noble espèce; 
Croyant que l'on est tout quand on est de son sang. 
Et croyant qu'on n'est rien au-dessous de son rang. 

Le Comte. 
Ce discours est fort beau ; mais que voulez-vous dire? 

Isabelle. 
Lisette, mieux que moi, saura vous en instruire. 
Je lui laisse le soin de vous interpréter 
Un discours qui paroît déjà vous irriter. 

Le Comte. 
Non, de grâce, avec vous souffrez que je m'explique. 



ACTE III, SCÈNE IV 8 

Cette fille, après tout, est votre domestique; 
Ne me commettez pas. 

Isabelle. 
Quand vous la connoîtrez, 
Des gens de son état vous la distinguerez, 
Et vous me ferez voir une preuve fidèle 
De vos égards pour moi dans vos égards pour elle. 
Elle connoît à fond mon esprit, mon humeur; 
Ecoutez, profitez, et méritez mon cœur. 
Adieu. 

SCÈNE V. 
LE COMTE, LISETTE. 

Le Comte. 
Vous restez donc? 

Lisette. 

Excusez mon audace, 
Et soutfrez une fois que je me satisfasse. 
Il faut que je vous parle; on me l'ordonne, et moi 
J'en meurs d'envie aussi; mais je ne sais pourquoi. 

Le Comte. 
Votre ton familier m'importune et me blesse. 

Lisette. 
Vous n'êtes occupé que de votre noblesse; 
Mais, en interprétant ce que l'on vous a dit. 
Quand on fait trop le grand, on paroît bien petit. 

Le Comte. 
Quoi ! vous osez?... 



86 LE GLORIEUX 

Lisette. 
Oui, j'ose; et votre erreur extrême 
Me force à vous prouver à quel point je vous aime. 
Vous vous perdez, Monsieur. 
Le Comte. 

Comment donc, je me perd 

Lisette. 
Votre orgueil a percé. Vos hauteurs, vos grands airs, 
Vous décèlent d'abord, malgré la politesse 
Dont vous les décorez. La gloire est bien traîtresse. 
Le discours d'Isabelle étoit votre portrait. 
Et son discernement vous a peint trait pour trait. 
Dût la gloire en souffrir, je ne saurois me taire. 
Je ne vous dirai pas : « Changez de caractère », 
Car on n'en change point, je ne le sais que trop. 
Chassez le naturel, il revient au galop; 
Mais du moins je vous dis : « Songez à vous contraindre, 
Et devant Isabelle efforcez-vous de feindre; 
Paroissez quelque temps de l'humeur dont elle est, 
Et faites que l'orgueil se prête à l'intérêt. » 
Voilà mon sentiment. Profitez-en ou non, 
Mon cœur seul m'a dicté cette utile leçon. 
Votre gloire irritée en paroît mécontente, 
Je lui baise les mains, et je suis sa servante. 



ACTE III, SCÈNE VI 87 

SCÈNE VI. 
LE COMTE, seul. 

Il n'est donc plus permis de sentir ce qu'on vaut? 
Savoir tenir son rang passe ici pour défaut? 
Et ces petits bourgeois traiteront d'arrogance 
Les sentimens qu'inspire une haute naissance? 
Si je m'en croyois... Non, je veux prendre sur moi, 
L'amour et l'intérêt m'en imposent la loi. 
Oui, devant Isabelle il faudra me contraindre. 
Mais l'indigne rival qu'on veut me faire craindre 
Va dès ce même instant me voir tel que je suis. 
S'il m'ose disputer l'objet que je poursuis. 
Je veux connoître un peu ce petit personnage, 
Et lui parler d'un ton à le rendre plus sage. 

SCÈNE VII. 
LE COMTE, PHILINTE. 

Phiunte, faisant plusieurs révérences. 
Je ne viens vous troubler dans vos réflexions 
Que pour vous assurer de mes soumissions. 
Monsieur. Depuis longtemps je vous dois cet hommage. 
Et je ne le saurois différer davantage. 

Le Comte. 
Très obligé, Monsieur. D'où nous connoissons-nous? 



88 LE GLORIEUX 

Philinte. 
Si je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, 
J'aurai bientôt celui de me faire connoître. 
Mon nom n'impose pas, mais... k 

Le Comte. 

Cela peut bien être. 
Philinte. 
Tel qu'il est, puisqu'il faut qu'il vous soit décliné... 

[En faisant une profonde révérence.) 
Je m'appelle Philinte. 

Le Comte. 
Oh ! j'ai donc deviné. 
Je vous ai reconnu d'abord aux révérences. 
Philinte, d'un air très humble. 
Je ne puis vous marquer par trop de déférences 
Combien je vous honore. 

Le Comte. 

Et vous avez raison. 
Mais de quoi s'agit-il? Parlez-moi sans façon. 

Philinte. 
Valère est mon ami, vous le savez, je pense. 

Le Comte. 
Que m'importe cela? 

Philinte. 

Tantôt, en sa présence, 
Si j'en crois son rapport, et j'en suis peu surpris, 
Vous m'avez honoré... d'un assez grand mépris. 

Le Comte. 
Il vous exaltoit fort, moi, j'ai dit ma pensée. 
Votre délicatesse en est-elle blessée ? 



ACTE m, SCÈNE VII 8< 

Philinte, faisant la révérence. 
Ah ! Monsieur! point du tout; je me connois; je croi 
Qu'on peut avec raison dire du mal de moi. 
Mais on ajoute encore, à l'égard d'Isabelle, 
Que vous me défendez de revenir chez elle. 

Le Comte. 
Voilà précisément ce que j'ai prétendu 
Qu'on vous dît. 

Philinte. 
Je crojois avoir mal entendu. 
Le Comte. 
Pourquoi? 

Philinte. 
Vous exigez un cruel sacrifice, 
Et je doute bien fort que je vous obéisse. 
Le Comte, d'un air railleur. 
Vous en doutez, Monsieur? 

Philinte. 

Jamais, jusqu'à ce jour. 
Je ne me suis senti si plein de mon amour. 

Le Comte. 
Je vous en guérirai. 

Philinte. 
Monsieur, j'en désespère. 
Et j'en viens d'assurer Isabelle et sa mère. 
Le Comte, mettant son chapeau. 
Et vous venez me faire un pareil compliment? 

Philinte. 
Avec confusion, mais très distinctement. 
La nature, envers moi moins mère que marâtre. 



90 LE GLORIEUX 

M'a formé très rétif et très opiniâtre, 

Surtout lorsque quelqu'un veut m'imposer la loi. 

Le Comte. 
L'opiniâtreté ne tient point contre moi, 
Je vous en avertis. 
' Philinte. 

La mienne est bien mutine. 
Plus on lui fait la guerre, et plus elle s'obstine; 
Et jamais la hauteur ne pourra la dompter. 

Le Comte. 
Vous êtes bien hardi de venir m'insulter! 
Un petit gentilhomme ose avoir cette audace? 

Philinte. 
Moi, Monsieur? Je vous viens demander une grâce. 

Le Comte. 
Et c'est? 

Philinte. 
De m'accorder le plaisir et l'honneur... 
De me couper la gorge avec vous. 
Le Comte. 

La faveur 
Est bien grande, en effet. Vous êtes téméraire. 
Vous vous méconnoissez. Mais il faut vous complaire. 
L'honneur que vous avez d'être un de mes rivaux 
Va vous faire monter au rang de mes égaux. 

Philinte, d'un air railleur, mettant ses gants. 
Je suis reconnoissant de cette grâce insigne. 
Et je vais vous prouver que mon cœur en est digne. 

Le Comte. 
Trêve de compliment. Moi, je vais vous prouver 



ACTE III, SCÈNE VII 91 

Que l'on court un grand risque en osant me braver. 
[Ils mettent l'épée à la main.) 

SCÈNE VIII. 

LE COMTE, PHILINTE, LISIMON. 

LisiMON, accourant. 
Chez moi, morbleu, chez moi faire un pareil vacarme? 
Par la mort, le premier... 

Philinte. 

Le respect me désarme. 

LiSIMON. 

Ah ! vous êtes mutin, Monsieur le doucereux? 

Philinte. 
Quelquefois. 

Le Comte. 
Par bonheur il n'est pas dangereux. 
Philinte. 
C'est ce qu'il faudra voir. Du moins je vous assure 
Que de cette maison si quelqu'un peut m'exclure. 
Ce ne sera pas vous. 

LiSIMON. 

Non, mais ce sera moi. 
Philinte. 
Je prends la liberté de vous dire... 

LiSIMON. 

Je croi 
Qu'un père de famille en ce cas est le maître. 



92 LE GLORIEUX 

Philinte. 
J'en conviens. 

LiSIMON. 

Et je prends la liberté de l'être, 
En dépit de ma femme et de ses adhérens : 
Si tu ne le sais pas, c'est moi qui te l'apprens. 
Le Comte aime ma fille, il a droit d'y prétendre; 
J'ai pris la liberté de le choisir pour gendre. 
Ma fille en est d'accord, et prend la liberté 
De se soumettre en tout à mon autorité. 
Ainsi, sans te flatter contre toute apparence. 
En prenant ton congé tire ta révérence. 

Philinte. 
J'aurai l'honneur, Monsieur, de répondre à cela 
Que Madame n'est pas de ce sentiment-là. 

LiSIMON. 

Madame n'en est pas? J'ai donné ma parole. 
Si pour me chicaner Madame est assez folle, 
Madame sur-le-champ, par le pouvoir que j'ai. 
En même temps que toi, recevra son congé. 

Philinte. 
J'adore votre fille; et l'aveu de sa mère 
Me permet d'aspirer au bonheur de lui plaire. 
Dès qu'elles m'excluront, je leur obéirai. 
Jusque-là j'ai mes droits, et je les soutiendrai. 

(Il sort.) 



ACTE III, SCÈNE IX 93 

SCÈNE IX. 
LE COMTE, LISIMON. 

. LiSIMON. 

Quelle obstination! 

Le Comte. 
Ceci vient de Valère, 
Et je m'en vengerois si vous n'étiez son père. 

LiSIMON. 

Je veux le faire, moi, mourir sous le bâton. 
Ou le gueux dès ce soir quittera ma maison. 
Il m'a joué d'un tour... Eh! là là, patience ! 

Le Comte. 
C'est un petit monsieur rempli de suffisance. 

LiSIMON. 

Le portrait de sa mère, un sot, un freluquet 
Qui fait le bel esprit et n'a que du caquet. 
Oh ! la méchante femme ! avec son air affable, 
Composé, doucereux; c'est un tyran, un diable 
De sang-froid. Tout à l'heure, en termes éloquens, 
Et tous bien de niveau, mais malins et piquans, 
Devant ma fille même, elle m'a fait entendre 
Qu'elle me quittera si je vous prends pour gendre; 
Et moi, j'ai répondu que j'étois résigné 
A souffrir ce malheur dès qu'elle auroit signé; 
Qu'immédiatement après sa signature 
Elle pourroit aller à sa bonne aventure. 
Sur cela, force pleurs, évanouissement. 



94 LE GLORIEUX 

Isabelle et Lisette avec gémissement 
L'ont vite secourue, et, par cérémonie, 
Toutes trois à présent pleurent de compagnie : 
Car qu'une femme pleure, une autre pleurera. 
Et toutes pleureront tant qu'il en surviendra. 

Le Comte. 
Ainsi notre projet souffre de grands obstacles? 

LiSIMON. 

Pour en venir à bout je ferai des miracles. 
Ce que j'apprends de toi me réchauffe le cœur. 
Je ne te croyois pas un si puissant seigneur. 
Comment, diable! Ton père, à ce que l'on m'assure, 
Fait dans sa baronnie une noble figure. 

Le Comte, lui frappant sur l'épaule. 
Allez, mon cher, allez, quand vous me connoîtrez, 
De vos tons familiers vous vous corrigerez; 
Vous ne tutoierez plus un gendre de ma sorte. 

LiSIMON. 

Ma foi, sans y penser l'habitude m'emporte, 
Au cérémonial enfin je me soumets. 

Le Comte. 
Me le promettez-vous? 

LiSIMON. 

Oui, je te le promets. 
Va, tu seras content. 

Le Comte. 

Fort bien. Belle manière 
De se corriger! 

LiSIMON. / 

Oh ! trêve à votre humeur fière, 



ACTE Iir, SCÈNE IX 95 

Et consultons tous deux comment je m'y prendrai 
Pour finir. 

Le Comte. 
Le conseil que je vous donnerai, 
C'est de ne plus souffrir qu'ici l'on se hasarde 
A dire son avis sur ce qui me regarde. 
Pour trancher en un mot toute difficulté, 
Sachez vous prévaloir de votre autorité. 

LlSlMON. 

Si vous vouliez m'aider... 

Le Comte. 

Non, Monsieur, je vous jure. 
Quand vous serez d'accord, je suis prêt à conclure. 

SCÈNE X. 
LISIMON, seul. 

Il faut que je sois bien possédé du démon 

Pour souffrir les hauteurs d'un pareil Rodomon, 

Et que l'ambition m'ait bien tourné la tête, 

Puisque dans mon dépit son empire m'arrête. 

Je vais rompie. Attendons. Si je prends ce parti, 

De mon autorité me voilà départi ; 

Je ferai triompher et mon fils et ma femme, 

Et monsieur, désormais, dépendra de madame. 

Bel honneur que je fais à messieurs les maris! 

Non, il n'en sera rien. Le dépit m'a surpris; 

Mais l'honneur me réveille; il m'excite à combattre, 

Et je m'en vais pour lui faire le diable à quatre. 



ACTE IV 



SCÈNE PREMIÈRE. 

LISETTE, PASQUIN. 

[Ils entrent par deux différens côtés du théâtre} 

Pasquin le premier, et marchant fort vite. ) 

Lisette. 

Quoi! sans me regarder doubler ainsi le pas? 
Pasquin. 
Ah! ma reine, pardon, je ne vous voyois pas. 
Auriez-vous par hasard quelque chose à me dire? 

Lisette. 
Oui, sur de certains faits voudriez-vous m'instruire? 

Pasquin. 
Le puis-je? 

Lisette. 
Assurément. 

Pasquin. 
Vous avez donc grand tort 
D'en douter. 

Lisette. 
Mais sur vous il faut faire un effort. 



ACTE IV, SCÈNE I 



97 



Pasquin. 
Vous n'avez qu'à parler. Je suis homme à tout faire 
Pour vous marquer mon zèle et tâcher de vous plaire. 
Quel est ce grand effort que votre autorité 
M'impose? 

Lisette. 
De me dire ici la vérité. 

Pasquin. 
Rien ne me coûte moins. 

Lisette. 

Pour entrer en matière, 
Avez-vous jamais vu le château de Tufière? 

Pasquin. 
Si je l'ai vu ? Cent fois. (A parL) C'estmentir hardiment. 

Lisette. 
Est-ce un si bel endroit qu'on nous l'a dit? 

Pasquin. 

Comment ! 
C'est le plus beau château qui soit sur la Garonne. 
Vous le voyez de loin qui forme un pentagone... 

Lisette. 
Pentagone! Bon Dieu ! Quel grand mot est-ce là? 

Pasquin. 
C'est un terme de l'art. 

Lisette. 

Je veux croire cela. 
Mais expliquez-moi bien ce que ce mot veut dire. 

Pasquin. 
Cela m'est très facile, et je vais vous décrire 
Ce superbe château, pour que vous en jugiez, 

Le Glorieux. i 3 



98 LEGLORIEUX 

Et même beaucoup mieux que si vous le voyiez. 
D'abord, ce sont sept tours entre seize courtines... 
Avec deux tenaillons placés sur trois collines... 
Qui forment un vallon, dont le sommet s'étend 
Jusque sur... un donjon... entouré d'un étang... 
Et ce donjon, placé justement... sous la zone,... 
Par trois angles saillans forme le pentagone. 

Lisette. 
Voilà, je vous l'avoue, un merveilleux château. 

Pasquin. 
Je crois, sans vanité, que vous le trouvez beau. 

Lisette. 
Et c'est donc en ce lieu que le père du Comte 

Tient sa cour? 

Pasquin. 

Oui, ma reine; et faites votre compte 
Que dans tout le royaume il n'est point de seigneur 
Qui soutienne son rang avec plus de splendeur. 
Meutes, chevaux, piqueurs, superbes équipages, 
Table ouverte en tout temps, deux écuyers, six pages. 
Domestiques sans nombre et bien entretenus. 
Tout cela ne sauroit manger ses revenus. 

Lisette. 
Mais c'est donc un seigneur d'une richesse immense.'* 

Pasquin. 
Vous en pouvez juger par sa magnificence. 

Lisette. 
Je trouve en vos récits quelque petit défaut. 
Vous mentez à présent, ou vous mentiez tantôt. 



ACTE IV, SCÈNE I 99 

Pasquin. 
Comment donc? 

Lisette. 
Un menteur qui n'a pas de mémoire 
Se décèle d'abord. Si je veux vous en croire, 
Le Comte est grand seigneur : dans un autre entretien, 
Vous m'avez assuré qu'il n'avoit pas de bien. 

Pasquin. 
Tout franc, votre argument me paroît sans réplique. 
Naturellement, moi, je suis très véridique. 
Mais j'obéis. Au fond les faits sont très constans, 
Et nous n'avons menti qu'en allongeant le temps. 

Lisette. 
Rendez-moi, s'il vous plaît, cette énigme plus claire. 

Pasquin. 
Quinze ans auparavant, ce que j'ai dit du père 
Se trouvera très vrai. Depuis, tout a changé. 
Dans un piteux état le bonhomme est plongé, 
Et le pauvre seigneur traîne une vie obscure. 
Mais mon maître, voulant qu'il fasse encor figure. 
Par un récit pompeux, fruit de sa vanité, 
Vient de le rétablir de son autorité. 
Qu'entre nous, s'il vous plaît, la chose soit secrète. 

Lisette. 
Allez, ne craignez rien. Si j'étois indiscrète. 
Je ferois tort au Comte. Et si je fais des vœux, 
C'est pour pouvoir l'aider à devenir heureux. 
Valère à mes efforts sans relâche s'oppose; 
Mais à les seconder je veux qu'il se dispose. 
Il vient fort à propos. 



LE GLORIEUX 



Pasquin. 

Fort à propos aussi 
Je vais me retirer, puisqu'il vous cherche ici. 



SCÈNE II. 
VALÈRE, LISETTE. 

Lisette, d'un air dédaigneux. 
Ah ! vous voilà, Monsieur? Vraiment j'en suis ravie. 

Valère. 
Quoi! vous voulez gronder? 

Lisette. 

J'en aurois bien envie. 

Valère. 
Et sur c]uoi,s'il vous plaît? 

Lisette. 

Mais sur vos beaux exploits. 
Mes moindres volontés, dites-vous, sont vos lois? 

Valère. 
Il est vrai. 

Lisette. 
Cependant devant monsieur le Comte 
Vous m'avez témoigné n'en faire pas grand compte, 
Et, contre mon avis, votre zèle emporté 
A su porter Philinte à toute extrémité. 

Valère. 
J'ai dit à mon ami qu'on avoit eu l'audace 
De risquer contre lui jusques à la menace. 



ACTE IV, SCÈNE II i< 

Je n'ai rien dit de plus. C'est un homme de cœur, 
Qui n'a dû sur le reste écouter que l'honneur, 

Lisette. 
Que l'honneur! Ce discours me fatigue et m'irrite. 

Valère. 
Mais par quelle raison? Philinte a du mérite. 

Lisette. 
Si vous n'employez pas vos soins avec ardeur 
Pour faire que le Comte épouse votre sœur, 
Et pour bannir d'ici cet ennuyeux Philinte, 
Je vous déclare, moi, sans mystère et sans feinte, 
Que, demoiselle ou non, comme le Ciel voudra, 
Lisette, de ses jours, ne vous épousera. 
J'ai conclu. C'est à vous maintenant de conclure. 

Valère. 
[Voyant Lycandre.) 
Par quel motif ?... Eh quoi ! cette vieille figure 
Viendra-t-elle toujours troubler nos entretiens? 

Lisette. 
11 faut que je lui parle. 

Valère. 
Adieu donc. 

SCÈNE III. 
LYCANDRE, LISETTE. 

Lycandre. 

Je reviens, 

Et je vous trouve encore en même compagnie? 



102 LE GLORIEUX 

Lisette. 
Oui; mais nous querellions. Valère a la manie 
De vouloir empêcher que ce jeune seigneur 
Qui demeure céans ne prétende à sa sœur. 

Lycandre. 
Et vous, vous soutenez le comte de Tuffière? 

Lisette. 
Oui, Monsieur, contre tous et de toute manière. 
Il est vrai que le Comte est si présomptueux 
Qu'on ne peut se prêter à ses airs fastueux : 
Il ne respecte rien, ne ménage personne; 
Et plus je le connois, plus sa gloire m'étonne. 

Lycandre. 
Ah! que vous m'affligez! 

Lisette. 

Et pourquoi, s'il vous plaît? 
Lycandre. 
Mais vous-même, pourquoi prenez-vous intérêt 
A ce qui le concerne? Est-il donc bien possible 
Qu'à votre empressement il se montre sensible 
Jusques à vous marquer des égards, des bontés? 

Lisette. 
Il n'a payé mes soins que par des duretés. 
Je ne puis y penser sans répandre des larmes. 
N'importe; à le servir je trouve mille charmes. 

Lycandre. 
Qu'entends-je? Juste Ciel ! Quel bon cœur d'un côté ! 
De l'autre, quel excès d'insensibilité! 
G détestable orgueil! Non, il n'est point de vice 
Plus funeste aux mortels, plus digne de supplice. 



ACTE IV, SCÈNE III io3 

Voulant tout asservir à ses injustes droits, 
De l'humanité même il étouffe la voix. 

Lisette. 
Je l'éprouve. 

Lycandre. 
Pour vous, vous serez, je l'espère, 
La consolation d'un trop malheureux père. 

Lisette. 
A chaque instant. Monsieur, vous me parlez de lui. 
Il devoit à mes yeux se montrer aujourd'hui ; 
Mais il ne paroît point. Vous me trompiez, peut-être. 

Lycandre. 
Un peu de patience; il va bientôt paroître. 

Lisette. 
Pourquoi diffère-t-il de trop heureux momens? 
Que ne vient-il s'offrir à mes embrassemens? 

Lycandre. 
Malgré votre bon cœur, il craint que sa présence 
Ne vous afflige. 

Lisette. 
Moi? Se peut-il qu'il le pense? 
Lycandre. 
Il craint que ses malheurs, trop dignes de pitié, 
Ne refroidissent même un peu votre amitié. 

Lisette. 
Ah! qu'il me connoît mal! 

Lycandre. 

Enfin, avant qu'il vienne, 
Sur sa triste aventure il veut qu'on vous prévienne. 



104 



LE GLORIEUX 



Peut-être espérez-vous le voir dans son éclat, 
Et vous le trouverez dans un cruel état. 

Lisette. 
Il m'en sera plus cher, et, loin qu'il m'importune, 
Il verra que mon cœur, plein de son infortune. 
Redoublera pour lui de tendresse et d'amour. 
Tout baigné de mes pleurs, avant la fin du jour 
Il sera possesseur du peu que je possède. 
Mon zèle à ses malheurs servira de remède. 
Je ferai tout pour lui. Si je n'ai point d'argent. 
J'ai de riches habits dont on m'a fait présent; 
Je garde un diamant que m'a laissé ma mère. 
Je vais tout engager, tout vendre pour mon père; 
Heureuse si je puis, et mille et mille fois. 
Lui prouver que je l'aime autant que je le dois ! 

Lycandre. 
Arrêtez. Laissez-moi respirer, je vous prie. 
Donnez quelque relâche à mon âme attendrie. 
Vous aimez votre père, il n'est plus malheureux. 

Lisette. 
Ah! puisqu'il est si lent à contenter mes vœux. 
Apprenez-moi quel monstre a causé sa misère. 

Lycandre. 
Quel monstre? 

Lisette. 
Oui. 

Lycandre. 
L'orgueil. L'orgueil de votre mère. 
Par son faste, les biens se sont évanouis; 
Son orgueil a causé des malheurs inouïs. 



ACTE IV, SCÈNE III io5 

Lisette. 
Eh! comment? 

Lycandre. 
Une dame assez considérable, 
Lui disputant le pas dans un lieu respectable, 
En reçut un affront si sanglant, si cruel, 
Qu'elle en fit éclater un déplaisir mortel. 
L'époux de cette dame, enflammé de colère. 
Pour venger cet affront attaqua votre père 
Au retour d'une chasse, et prit si bien son temps 
Qu'ils se trouvèrent seuls pendant quelques instans. 
D'un trop funeste effet sa fureur fut suivie. 
Il vouloit se venger; il y perdit la vie. 
En un mot, votre père, en défendant ses jours, 
Tua son ennemi, mais sans autre secours 
Que celui de son bras armé pour sa défense. 
Les parens du défunt poussèrent la vengeance 
Jusqu'à faire passer ce malheureux combat, 
Pur effet du hasard, pour un assassinat. 
Des témoins subornés soutiennent l'imposture. 
On les croit. Votre père, outré de cette injure, 
Se défend, mais en vain. Il se cache. Aussitôt 
Un arrêt le condamne. Et, pour fuir l'échafaud, 
Il passe en Angleterre, où quelques jours ensuite 
Votre mère devient compagne de sa fuite. 
Le rejoint avec vous qui sortiez du berceau; 
Et son orgueil puni la conduit au tombeau. 

Lisette. 
Ciel ! que m'apprenez-vous? Ce n'est donc pas ma mère 
Que j'avois au couvent, et qui m'étoit si chère? 

14 



io6 LE GLORIEUX 

Lycandre. 
C'étoit votre nourrice. Elle vous ramena, 
Suivit exactement l'ordre que lui donna 
Votre père, deux ans après sa décadence, 
De venir dans ces lieux élever votre enfance, 
Se disant votre mère et cachant votre nom. 

Lisette. 
Mais pourquoi ce secret? Et par quelle raison 
Me laisser ignorer de quel sang j'étois née? 

Lycandre. 
Pour vous rendre modeste autant qu'infortunée. 
Et pour vous épargner des regrets, des douleurs. 
Jusqu'à ce que le Ciel adoucît vos malheurs. 
C'est ainsi que l'avoit ordonné votre père. 
Et sa précaution vous étoit nécessaire. 

Lisette. 
Je brûle de le voir, et je tremble pour lui. 
Comment osera-t-il se montrer aujourd'hui. 
Après l'injuste arrêt?,.. 

Lycandre. 

V Pendant sa longue absence, 
De fidèles amis, sûrs de son innocence 
El puissans à la cour, ont eu tant de succès 
Qu'ils l'ont déterminée à revoir le procès; 
Et deux des faux témoins, prêts à perdre la vie. 
Ont enfin avoué leur noire calomnie. 
Votre père, caché depuis près de deux ans; 
Attendoit les eifets de ces secours puissans. 
On vient de lui donner d'agréables nouvelles; 
II touche au terme heureux de ses peines mortelles. 



ACTE IV, SCÈNE III 107 

Lisette. 
Qu'il ne s'expose point. Je crains quelque accident, 
Quelque piège caché. N'est-il pas plus prudent 
Que nous l'allions chercher? Par notre diligence 
Prévenons ses bontés et son impatience. 
Sortons, Monsieur; je veux embrasser ses genoux 
Et mourir de plaisir dans des transports si doux. 

Lycandre. 
Vous n'irez pas bien loin pour goûter cette joie. 
Vous voulez la chercher, et le Ciel vous l'envoie. 
Oui, ma fille, voici ce père malheureux; 
Il vous voit, il vous parle, il est devant vos yeux. 

Lisette, se jetant à ses pieds. 
Quoi ! c'est vous-même? O Ciel ! que mon âme est ravie ! 
Je goûte le moment le plus doux de ma vie. 

Lycandre. 
Ma fille, levez-vous. Je connois votre cœur. 
Et, je vous l'ai prédit, vous ferez mon bonheur. 
Mais, hélas! que je crains de revoir votre frère! 

Lisette. 
Mon frère! Et quel est-il? 

Lycandre. 

Le comte de Tufière. 
Lisette. 
Je ne sais où j'en suis, je ne respire plus. 
Daignez me soutenir. 

Lycandre, 
Qu'il doit être confus 
Quand il vous connoîtra! 



io8 LE GLORIEUX 

Lisette. 

Moi, sa sœur? 
Lycandre. 

Oui, ma fille. 
Lisette. 
Sans doute, nous sortons de la même famille; 
Oui, le Comte est mon frère; et, dès que je l'ai vu, 
A travers ses mépris mon cœur l'a reconnu. 
De mon foible pour lui je ne suis plus surprise. 

Lycandre. 
Votre cœur le prévient, et l'ingrat vous méprise! 
Ah! je veux profiter de cette occasion 
Pour jouir devant vous de sa confusion. 
Quand le temps permettra de vous faire connoître. 

Lisette. 
Jusque-là, devant lui ne dois-je plus paroître? 

Lycandre. 
Non. Je vais le trouver. La conversation 
Sera vive à coup sûr, et sa présomption 
Mérite qu'avec lui prenant le ton de père. 
Je fasse à ses hauteurs une leçon sévère. 

Lisette. 
S'il ne vous connoît pas, vous les éprouverez. 

Lycandre. 
Non. Nous nous sommes vus. Il me connoît. Rentrez, 
Ma fille. Quelqu'un vient; gardez bien le silence. 

Lisette, lui baisant la main. 
Mon père, attendez tout de mon obéissance. 



ACTE IV, SCÈNE IV 109 

SCÈNE IV. 

LYCANDRE, PASQU IN, s'arrefanf à considérer 
Lycandre. 

Lycandre. ^ 

Le comte de Tufière est-il chez lui ? 

Pasquin, d'un ton brusque. 

Pourquoi? 
Lycandre. 
Jevoudrois lui parler. 

Pasquin, le regardant du haut en bas. 
Lui parler? Qui? vous? 
Lycandre. 

Moi. 
Pasquin, d'un air méprisant. 

Cela ne se peut pas. 

Lycandre. 

La raison, je vous prie? 
Pasquin. 
C'est qu'il est en affaire. 

Lycandre. 

Oh! je vous certifie, 
Quelque occupé qu'il soit, que, dès qu'il apprendra 
Que je veux lui parler, il y consentira. 
Pasquin, fièrement. 

Eh ! qu'êtes-vous? 

Lycandre. 
Je suis,... car je perds patience, 
Un homme très choqué de votre impertinence. 



iio LE GLORIEUX 

Pasquin, à part. 
Il a, ma foi, raison. Je retombe toujours, 

[A Lycandre.) 
Et je veux m'en punir. Je vois que mon discours. 
Monsieur, n'a pas le don de vous être agréable; 
Mais, si je suis si fier, je suis très excusable. 

Lycandre, vivement. 
Et par où, s'il vous plaît? 

Pasquin. 

Pour le dire en un mot. 
Et sans trop me vanter, c'est que je suis un sot. 

Lycandre. 
Allez, on ne l'est point quand on connoît sa faute. 

Pasquin. 
Mon maître a très souvent la parole si haute, 
Il est si suffisant, que par occasion 
Je le deviens aussi, mais sans réflexion. 
Heureusement pour moi, la raison, la prudence, 
Abrègent les accès de mon impertinence. 
Vous voyez que d'abord j'ai bien baissé mon ton. 
Mais daignez, s'il vous plaît, me dire votre nom. 

Lycandre. 
Mon enfant, dites-lui, s'il veut bien le permettre, 
Que je viens demander sa réponse à la lettre 
Que l'on vous a pour lui remise dfe ma part. 
L'a-t-il lue? 

Pasquin. 

Oui, Monsieur. Seriez-vous par hasard 
L'inconnu?... 



ACTEIV, SCÈNEIV m 

Lycandre. 
Je le suis. 

Pasquin. 
Moi, que je vous annonce ! 
Eh ! vite, sauvez-vous. J'ai reçu sa réponse, 
Et je la sens encor. 

Lycandre, souriant. 

Ne craignez rien pour moi. 
Il sera plus honnête en me répondant. 
Pasquin. 

Quoi! 
Vous vous exposez?... 

Lycandre. 
Oui, j'en veux courir le risque. 
Pasquin, 
Pour jouer avec lui, prenez mieux votre bisque. 

Lycandre. 
Dépêchez-vous, de grâce. 

Pasquin va et revient. 

En vérité, je crains... 
Lycandre, d'un air impatient. 
Ah! 

Pasquin. 
S'il vous en prend mal, je m'en lave les mains. 



ii2 LE GLORIEUX 

SCÈNE V. 

LYCANDRE, seul. 

Par les airs du valet on peut juger du maître. 
Ah! du moins, si mon fils pouvoit se reconnoître, 
Se blâmer quelquefois, comme fait ce garçon, 
Tôt ou tard sa fierté plieroit sous sa raison. 
Mais je n'ose espérer... 

SCÈNE VI. 
I LYCANDRE, LE COMTE, PASQUIN. 

Le Comte entre en furieux. 

Quel est le téméraire, 
Quel est l'audacieux qui m'ose ...? Ah! c'est mon père ! 

Lycandre. 
L'accueil est très touchant; j'en suis édifié. 

Pasquin, à part. 
Comment donc? le voilà comme pétrifié! 
Le Comte, ôtant son chapeau. 
Un premier mouvement quelquefois nous abuse. 
Excusez-moi, Monsieur. 

Pasquin, à part. 

Il lui demande excuse! 
Le Comte. 
{A Pasquin.) 
Jecroyois... Sors, Pasquin. 



ACTE IV, SCÈNE VI ii3 

Lycandre. 

Pourquoi le chassez-vous? 
Laissez-le ici ; je veux... 

Le Comte, poussant Pasquin. 

Sors, ou crains mon courroux. 
Lycandre, retenant Pasquin. 
Reste. 

Pasquin, s' enfuyant. 
Il y fait trop chaud. Je fais ce qu'on m'ordonne. 
Le Comte. 
Si quelqu'un vient me voir, je n'y suis pour personne. 



SCENE VII. 
LYCANDRE, LE COMTE. 

Lycandre. 
Que veut dire ceci? 

Le Comte. 
J'ai mes raisons. 

Lycandre. 

Pourquoi 
Marquez-vous tant d'ardeur à l'éloigner de moi? 

Le Comte. 
Aux regards d'un valet dois-je exposer mon père? 

Lycandre. 
Vous craignez bien plutôt d'exposer ma misère. 
Voilà votre motif. Et, loin d'être charmé 
De me voir près de vous, votre orgueil alarmé 
Rougit de ma présence. Il se sent au supplice. 
Le Glorieux. i5 



114 



LE GLORIEUX 



De sa confusion votre cœur est complice; 
Et, tout bouffi de gloire, il n'ose se prêter 
Aux tendres mouvemens qui devroient l'agiter. 
Ah! je ne vois que trop, en cette conjoncture, 
Qu'une mauvaise honte étouiïe la nature. ' 
C'est en vain qu'un billet vous avoit prévenu; 
Et je me suis trompé, croyant qu'un inconnu 
Vous corrigeroit mieux qu'un père misérable, 
Qu'à vos yeux la fortune a rendu méprisable. 

Le Comte. 
Qui? moi ! je vous méprise? Osez-vous le penser? 
Qu'un soupçon si cruel a droit de m'offenser! 
Croyez que votre fils vous respecte, vous aime. 

Lycandre. 
Vous? prouvez-le-moi donc, et dans ce moment même. 

Le Comte. 
Vous pouvez disposer de tout ce que je puis. 
^Parlez, qu'exigez-vous? 

Lycandre. 

Qu'en l'état où je suis 
Vous vous fassiez honneur de bannir tout mystère. 
Et de me reconnoître en qualité de père 
Dans cette maison-ci. Voyons si vous l'usez. 

Le Comte. 
Songez-vous au péril où vous vous exposez? 

Lycandre. 
Dois-je me défier d'une honnête famille? 
Allons voir Lisimon, menez-moi chez sa fille. 

Le Comte. 
De grâce, à vous montrer ne soyez pas si prompt. 



ACTEIV, SCÈNEVII ii5 

Vous les exposeriez à vous faire un affront. 
Vous ne savez donc pas jusqu'où va l'arrogance 
D'un bourgeois anobli, fier de son opulence? 
Si le faste et l'éclat ne soutiennent le rang, 
Il traite avec dédain le plus illustre sang. 
Mesurant ses égards aux dons de la fortune, 
Le mérite indigent le choque, l'importune. 
Et ne peut l'aborder qu'en faisant mille efforts 
Pour cacher ses besoins sous un brillant dehors. 
Depuis votre malheur, mon nom et mon courage 
Font toute ma richesse; et ce seul avantage, 
Rehaussé par l'éclat de quelques actions, 
M'a tenu lieu de biens et de protections. 
J'ai monté par degrés, et, riche en apparence, 
Je fais une figure égale à ma naissance; 
Et, sans ce faux relief, ni mon rang ni mon nom 
N'auroient pu m'introduire auprès de Lisimon. 

Lycandre. 
On me l'a peint tout autre, et j'ai peine à vous croire; 
Tout ce discours ne tend qu'à cacher votre gloire. 
Mais, pour moi qui ne suis ni superbe ni vain, 
Je prétends me montrer, et j'irai mon chemin. 

(// veut sortir.) 
Le Comte, le retenant. 
Différez quelques jours; la faveur n'est pas grande : 
Je me jette à vos pieds, et je vous la demande. 

Lycandre. 
J'entends. La vanité me déclare à genoux 
Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous. 



il6 LE GLORIEUX 

Oui, oui, j'ai tout perdu par l'orgueil de ta mère; 
Et tu n'as hérité que de son caractère. 

Le Comte. 
Eh! compatissez donc à la noble fierté 
Dont mon cœur, il est vrai, n'a que trop hérité. 
Du reste, soyez sûr que ma plus forte envie 
Seroit de vous servir aux dépens de ma vie; 
Mais du moins ménagez un honneur délicat; 
Pour mon intérêt même évitons un éclat. 

Lycandre. 
Vous me faites pitié. Je vois votre foiblesse. 
Et veux, en m'y prêtant, vous prouver ma tendresse; 
Mais à condition que si votre hauteur 
Eclate devant moi, dès l'instant... 

SCÈNE VIII. 
LYCANDRE, LE COMTE, LISIMON. 

LisiMON, au Comte. 

Serviteur. 
Je vous cherchois, mon cher; votre froideur m'étonne : 
Car il est temps d'agir. Je crois. Dieu me pardonne, 
Que ma femme devient raisonnable. 
Le Comte. 

Comment? 

LiSIMON. 

Elle n'a plus pour vous ce grand éloignement 
Qu'elle a marqué d'abord. La bonne dame est sage : 
Car j'allois sans cela faire un joli tapage. 



ACTE IV, SCÈNE VIII i 17 

Je vais vous procurer un moment d'entretien 
Avec ma digne épouse; et puis tout ira bien, 
Pourvu que vous vouliez lui faire politesse. 
N'y manquez pas, au moins : car c'est une princesse 
Aussi fière que vous, et dont les préjugés... 

Le Comte. 
Je suis ravi de voir que vous vous corrigez. 

LisiMON, se couvrant. 
Tu le vois, mon enfant, je cherche à te complaire. 

Le Comte. 
Fort bien. 

LisiMON, se découvrant. 
Enfin, Monsieur, le succès de l'affaire 
Est en votre pouvoir. Ainsi donc, croyez-moi. 
De ce que je vous dis faites-vous une loi. 

Lycandre. 
Monsieur vous parle juste, et pour votre avantage. 
Que votre unique objet soit votre mariage. 
Et mettez à profit cet heureux incident. 

LisiMON, au Comte. 
Quel est cet homme-là? 

Le Comte, tirant Lisimon à part. 

C'est..., c'est mon intendant. 
Lisimon. 
Il a l'air bien grêlé. Selon toute apparence. 
Cet homme n'a pas fait fortune à l'intendance. 

Le Comte, à Lisimon. 
C'est un homme d'honneur. 

Lisimon. 

Il y paroît. 



ii8 LE GLORIEUX 

Lycandre, à part. 

Je voi 

Qu'il trompe Lisimon en lui parlant de moi. 
Sa gloire est alarmée à l'aspect de son père. 

Le Comte, à Lisimon. 
Sachez encor... 

Lisimon. 

Eh bien? 
Lycandre, à part. 

Je retiens ma colère, 
Espérant que bientôt il me sera permis 
De me faire connoître et de punir mon fils; 
Et mon juste dépit lui prépare une scène 
Où je veux mettre enfin son orgueil à la gêne. 

Le Comte, à Lycandre. 
Contraignez-vous, de grâce, et ne lui dites rien 
Qui lui fasse augurer qui vous êtes. 

Lycandre. 

Fort bien. 

Le Comte, retournant à Lisimon. 
C'est un homme économe autant qu'il est fidèle. 

Lisimon, haut. 
Oh çà, je vous ai dit une bonne nouvelle : 
Ne la négligeons pas. Ma femme veut vous voir; 
Pour gagner son esprit, faites votre devoir. 

Le Comte, en souriant. 
Mon devoir? 

Lisimon. 

Oui, vraiment. 



ACTE IV, SCÈNE VIII 119 

Le Comte. 

L'expression est forte. 
Lycandre, au Comte. 
Quoi! faut-il pour un mot vous cabrer de la sorte? 

LisiMON, au Comte. 
Il parle de bon sens. 

Lycandre. 
Il est bien question 
De chicaner ici sur une expression ! 

Le Comte, d'un air un peu fer, à Lycandre. 
Mais, Monsieur... 

Lycandre, d'un air impérieux. 

Mais, Monsieur, je dis ce qu'il faut dire ; 
Faites ce qu'il faut faire au plus tôt. 
Le Comte, à part. 

Quel martyre ! 
Il va se découvrir. 

Lisimon, au Comte. 
Ce vieillard est bien verd, 
Ce me semble? 

Le Comte. 
[A Lisimon.) [A Lycandre.) 
Il est vrai. Votre discours me perd. 
Devant cet homme, au moins, tâchez de vous contraindre. 

Lycandre, au Comte. 
Faites ce qu'il désire, ou je cesse de feindre. 

Lisimon. 
Ma femme vous attend : venez, d'un air soumis, 
Prévenant, la prier d'être de vos amis. 



I20 LE GLORIEUX 

Lycandre, au Comte. 
Soumis; vous entendez? 

Le Comte, d'un air piqué. 

Oui, j'entends à merveille. 
{A pari.) 
Ciel! 

LiSIMON. 

Vous approuvez donc ce que je lui conseille? 
Bonhomme, expliquez-vous. 

Lycandre. 

Oui, je l'approuve fort. 
Et, s'il ne s'y rend pas, il aura très grand tort. 
Vous lui donnez. Monsieur, une leçon très sage. 
Il en avoit besoin. Je le connois. 

Le Comte, à part. 

J'enrage. 
Lisimon, à Lycandre. 
Vous êtes donc à lui depuis longtemps? 
Le Comte, à Lisimon. 

Sortons. 
Je regrette. Monsieur, le temps que nous perdons. 
Lisimon. 
[Au Comte.) [A Lycandre.) 

Un moment. A quoi vont les revenus du Comte? 

Lycandre. 
Je ne saurois vous dire à quoi cela se monte. 

Lisimon. 
Mais encor? 

Le Comte, à Lycandre. 
Dites-lui... 



ACTE IV, SCÈNE VIII 12 

Lycandre, au Comte^ bas. 

Je ne veux point mentir. 
{A Lisimon. ) 
Une affaire, Monsieur, m'oblige de sortir. 
Mais, avant qu'il soit peu, je veux vous satisfaire. 
Vous pouvez cependant conclure votre affaire; 
Et j'ose me flatter qu'avec un peu de temps 
Vous aurez lieu tous deux d'en être fort contens. 
Adieu. 

SCÈNE IX. 
LISIMON, LE COMTE. 

Lisimon. 
Votre intendant avec vous fait le maître, 
Que veut dire cela? Hem! 

Le Comte. 

Comme il m'a vu naître, 
Avec moi bien souvent il prend ces libertés. 

Lisimon. 
Allons trouver ma femme, et trêve de fiertés. 

Le Comte. 
J'irai, si vous voulez. Mais que faut-il lui dire? 

Lisimon. 
Plaisante question! Quoi! faut-il vous instruire? 

Le Comte. 
Mais je suis assez neuf sur ces démarches-là. 
Prier! solliciter! je n'entends point cela. 
Je souhaite de faire avec vous alliance; 

16 



122 LE GLORIEUX 

Mais songez aux égards qu'exige ma naissance. 
Parlez pour moi vous-même, et faites bien ma cour. 
Cela suffit, je crois? 

LiSIMON. 

Est-ce là le retour 
Dont vous payez mes soins? Suivi de ma famille, 
Dois-je venir ici vous présenter ma fille, 
Vous priant à genoux de vouloir l'accepter? 
Si tu te l'es promis, tu n'as qu'à décompter. 
Ma fille vaut bien peu, si l'on ne la demande. 
Je te baise les mains, et je me recommande 
A ta grandeur. Adieu. 



SCÈNE X. 
LE COMTE, seul. 

Que ces gens inconnus 
Sont fiers! Voilà l'orgueil de tous nos parvenus. 
C'est peu qu'à leurs grands biens notre gloire s'immole, 
Il faut, pour les avoir, fléchir devant l'idole. 
Ah! maudite Fortune, à quoi me réduis-tu? 
Si tes coups redoublés ne m'ont point abattu, 
Veux-tu m'humilier par l'appât des richesses, 
Et n'a-t-on tes faveurs qu'à force de bassesses ? 



ACTE V 



SCÈNE PREMIÈRE. 
ISABELLE, LISETTE. 

Lisette. 

OH çà, Mademoiselle, expliquons-nous un peu, 
Nous pouvons librement nous parler en ce lieu. 
Isabelle. 
Et sur quoi, s'il vous plaît? 

Lisette. 

Votre mère apaisée 
A vos tendres désirs paroît moins opposée. 
Vous pouvez espérer d'épouser votre amant. 
Mais, loin de témoigner ce doux ravissement 
Que vous devez sentir sur le point d'être heureuse, 
Je ne vous vis jamais si triste et si rêveuse. 

Isabelle. 
Il est vrai. 

Lisette. 
Vous vouliez le Comte pour époux; 
Son amour à vos yeux s'est signalé pour vous; 



124 LE GLORIEUX 

Il VOUS a demandée; et cette âme si fîère 
Vient de plier enfin. 

Isabelle. 
Mais de quelle manière? 
De ses soumissions la choquante froideur. 
Son souris dédaigneux, son air fier et moqueur, 
Son silence affecté, tout me faisoit comprendre 
Que son cœur jusqu'à nous avoit peine à descendre. 
Mon père avec ardeur sollicitoit pour lui; 
A peine de deux mots lui prêtoit-il l'appui; 
Et, sans votre crédit sur l'esprit de mon frère, 
Qui s'est servi du sien pour ramener ma mère. 
Le Comte a si bien fait que tout étoit rompu. 
Pour cacher mon dépit j'ai fait ce que j'ai pu. 
Mais plus de cet instant j'occupe ma pensée, 
Plus je sens que j'en suis vivement offensée. 
Pour un cœur délicat quel triste événement! 

Lisette. 
Si bien que votre amour est mort subitement? 

Isabelle. 
Il est bien refroidi. 

Lisette. 
Parlez en conscience. 
N'entre-t-il point ici quelque peu d'inconstance? 

Isabelle. 
Vous me connoissez mal. 

Lisette. 
Oh! que pardonnez-moi. 
Et, s'il faut s'expliquer ici de bonne foi... 



ACTE V, SCÈNE I I25 

Isabelle. 
Eh bien? 

Lisette. 
D'aucun roman, à ce que j'imagine, 
Vous ne pourrez jamais devenir l'héroïne. 

Isabelle. 
Croyez-vous m'amuser quand vous me plaisantez? 

Lisette. 
Je ne plaisante point, je dis vos vérités. 
Le soupçon d'un défaut vous trouble et vous alarme ; 
Dès qu'il est confirmé, votre cœur se gendarme. 
Trop de délicatesse est un autre défaut, 
Dont vous serez punie, et peut-être trop tôt. 

Isabelle. 
Le Comte me désole à chaque occasion. 

Lisette. 
Quoi! pour un peu de gloire et de présomption? 
C'est là ce qui fait voir la grandeur de son âme. 
Il est fier à présent; mais devenez sa femme. 
L'amant fier deviendra mari tendre et soumis. 

Isabelle. 
Un espoir si flatteur peut-il m'être permis? 

SCÈNE II. 

ISABELLE, VALÈRE, LISETTE. 

Lisette, à Valère. 
Vous voilà bien rêveur? 

Valère. 
Et j'ai sujet de l'être. 



126 LE GLORIEUX 

Aux yeux de mon ami je n'ose plus paroître. 
J'ai servi son rival. Je ne puis m'empêcher, 
Même devant vous deux, de me le reprocher. 
C'est une trahison dont j'étois incapable 
Si l'amour n'eût voulu que j'en fusse coupable. 

Lisette. 
Vous vous en repentez? 

Valère. 

Je m'en repentirois, 
Si je vous aimois moins. Mais enfin je voudrois 
Que vous déclarassiez le motif qui vous porte 
A marquer pour le Comte une amitié si forte. 

Lisette. 
Ce motif est très juste, et, quand vous l'apprendrez, 
Bien loin de m'en blâmer, vous m'en applaudirez. 

Valère. 
Je le veux croire ainsi; mais daignez m'en instruire. 

Lisette. 
Je l'ignorois tantôt, et ne pouvois le dire. 
Je le sais à présent, et ne le dirai point. 

Valère. 
Pourquoi vous obstiner à me cacher ce point? 
Quoi! faut-il qu'un amant vous trouve si discrète? 

Isabelle, à Valère. 
Mais c'est donc tout de bon que vous aimez Lisette? 

Valère. 
Je l'aime, et m'en fais gloire. 
Isabelle. 

Un tel attachement 



ACTE V, SCÈNE II 127 

Prouve mieux que jamais votre discernement. 
Mais quel en est l'objet? quelle est votre espérance? 

Lisette. 
Souffrez que là-dessus nous gardions le silence. 

Isabelle. 
J'y veux bien consentir, et me fais cet effort, 
Jusqu'à ce que l'on ait décidé de mon sort. 

Valère. 
Il est tout décidé. 

Isabelle. 
Juste Ciel ! 

Valère. 

Et mon père, 
Pour dicter le contrat, est chez notre notaire. 

Isabelle. 
Ma mère n'y met plus aucun empêchement? 

Valère. 
Non, et vous me devez un si prompt changement. 

SCÈNE III. 
LISIMON, VALÈRE, ISABELLE, LISETTE. 

LiSIMON. 

Çà, réjouissons-nous. Enfin, vaille que vaille, 
L'ennemi se soumet. J'ai gagné la bataille; 
Le champ m'est demeuré. Je craignois un éclat; 
Mais votre mère enfin va signer le contrat. 
Elle a banni Philinte, et j'attends le notaire 
Pour terminer enfin cette importante affaire. 



128 LE GLORIEUX 

Excepté quelques points dont il faut convenir, 
Je ne prévois plus rien qui pût nous retenir. 
Tu seras dès ce soir madame la Comtesse, 
Ma fille. 

Isabelle. 
Dès ce soir? 

LiSIMON. 

Sans délai. 
Isabelle. 

Rien ne presse. 
Cette affaire mérite un peu d'attention; 
Et j'ai fait sur cela quelque réflexion. 

LiSIMON. 

Quelque réflexion? Comment! Mademoiselle, 
Allez-vous nous donner une scène nouvelle, 
Et vous dédire ici, comme vous avez fait 
Sur cinq ou six projets qui n'ont point eu d'effet? 
Pensez-vous que le Comte entende raillerie. 
Et soit homme à souffrir votre bizatrerie? 

Valère. 
Mais, mon père, après tout. . . 

LiSIMON. 

Mais après tout, mon fils, 
Croyez-vous que d'un fat j'écoute les avis? 
Quoi donc! j'aurai su faire un miracle incroyable 
En rendant aujourd'hui ma femme raisonnable 
(Chose qu'on n'a point vue, et qu'on ne verra plus), 
Et mes enfans rendront mes travaux superflus? 
Un chef-d'œuvre si beau deviendroit inutile? 
Non, parbleu. Gardez-vous de m'échauffer la bile, 



ACTE V, SCÈNE III 129 

Ou VOUS aurez sujet de vous en repentir, 
Et inon juste courroux se fera ressentir. 

Lisette. 
Voilà parler, Monsieur, en père de famille. 
Courage ! Disposez enfin de votre fille : 
Ne l'abandonnez plus à ses réflexions; 
C'est à vous à trancher dans ces occasions. 

Isabelle. 
Quoi! Lisette?... 

Lisette. 
Monsieur a prononcé l'oracle : 
A l'accomplissement rien ne peut mettre obstacle. 
S'il vous destine au Comte, il faut que ce dessein 
S'exécute en dépit de tout le genre humain. 

LiSIMON. 

Cette fille me charme. Oui, ma chère Lisette, 
Tiens, sois un peu moins sage, et tu seras parfaite. 

Lisette. 
L'avis est bon. 

LlSIMON. 

Le tien vient de m'édifîer; 
Et je veux t'embrasser pour te remercier. 

Lisette. 
Réservez, s'il vous plaît, cette tendre saillie 
Jusqu'à ce que je sois une fille accomplie. 

LiSIMON. 

J'attendrois trop longtemps. Il faut absolument 
Que ma reconnoissance éclate en ce moment. 

Valère, le retenant. 
Vous vous échaufferez, prenez garde, mon père. 

Le Glorieux. i 7 



i3o LE GLORIEUX 

LisiMON, le repoussant. 
Monsieur le médecin, ce n'est pas votre affaire. 
Que je m'échauffe ou non, vous aurez la bonté 
De ne vous plus charger du soin de ma santé. 

{A part.) 
Je crois que ce coquin est jaloux de Lisette, 
Et je soupçonne entre eux quelque intrigue secrète. 

(A Valère.) 
Je veux m'en éclaircir. Sachons un peu... 

Valère. 

Voici 
Votre notaire. 

LlSIMON. 

(A Valère qui veut sortir.) 
Ah ! bon ! Non, non, demeure ici. 
Dans un petit moment nous compterons ensemble. 

SCÈNE IV. 

Les Acteurs précédens, M. JOSSE. 

LlSIMON. 

Approche, Monsieur Josse. 

M. JossE. 

Est-ce ici qu'on s'assemble? 

LlSIMON. 

Oui. 

M. JossE. 

Lisons ma minute. A trois articles près, 



ACTE V, SCÈNE IV lîi 

Monsieur, j'ai stipulé vos communs intérêts. 
C'est donc là la future? 

LiSIMON. 

A peu près. C'est ma fille. 
M. JossE, la regardant avec ses lunettes. 
Voilà de quoi former une belle famille. 
Où donc est le futur? 

Isabelle. 

Je n'en sais encor rien. 
M. JossE. 
Comment! se faire attendre? Oh! cela n'est pas bien; 
Et vous méritez fort... 

LiSIMON. 

Le voici qui s'avance. 
Assieds-toi, Monsieur Josse; et nous, prenons séance. 



SCÈNE V. 

Les Acteurs précédens, LE COMTE. 
(7/s sont tous assis, excepté Lisette.) 

M. Josse, vis-à-vis d'une table, après avoir 
mis ses lunettes, lit. 
Par-devant... 

LiSIMON, à Isabelle, qui parle à Lisette. 
Ecoutez. 

M. Josse lit. 

Les Conseillers du Roi, 
Notaires soussignés, furent présens... 



i32 LE GLORIEUX 

LisiMON, à Valère, qui parle d'action à Lisette. 

Eh quoi ! 
Vous ne vous tairez point ? Est-il temps que l'on cause? 
Valère, ici. Laissez cette fille, et pour cause. 

M. JossE, au Comte. 
Votre nom, s'il vous plaît, vos titres, votre rang: 
Je ne les savois point; ils sont restés en blanc. 

Le Comte. 
Je vais vous les dicter. N'oubliez rien, de grâce. 
Vous avez pour cela laissé bien peu de place. 

M. JossE. 
La marge y suppléra. Voyez quelle largeur! 
Le Comte. 
(// dicte.) 
Ecrivez donc. Très haut et très puissant seigneur... 

M. JossE, se levant. 
Monsieur, considérez qu'on ne se qualifie... 

Le Comte. 
Point de raisonnemens, je vous le signifie. 

M. JossE, écrivant. 
Et très puissant seigneur... 

Le Comte, dictant. 

Monseigneur Carloman, 
Alexandre, César, Henry, Jules, Armand, 
Philogène, Louis... 

M. JossE. 
Oh ! quelle kyrielle ! 
Ma foi, sur tant de noms ma mémoire chancelle! 

(// répète.) 
Philogène, Louis... Après? 



ACTE V, SCÈNE V i35 

Le Comte, dictant. 

De Mont-sur-mont. 
M. JossE, répétant. 
Sur-mont. 

Le Comte, dictant. 
Chevalier... 

M. JossE, répétant. 
Lier. 
Le Comte, au notaire. 

Continuez. Baron 
De MontorgueiL 

M. JossE. 
OrgueiL 
Le Comte, d'un ton ampoulé. 

Bon ! Marquis de Tufière. 

LiSIMON. 

Quoi! vous êtes marquis? 

Le Comte. 

Proprement, c'est mon père. 
Mais, comme après sa mort j'aurai ce marquisat, 
J'en prends d'avance ici le titre en mon contrat. 

LisiMON, lui frappant sur l'épaule. 
C'est bien fait, mon garçon; la chose t'est permise. 

(A Isabelle.) 
Je te fais compliment, Madame la marquise. 

M. Josse, au Comte, 
Est-ce tout? 

Le Comte, se levant. 
Comment tout? Seigneur... 



i34 LE GLORIEUX 

M. JOSSE. 

Et caetera. 

Cette tirade-là jamais ne finira. 
Le Comte. 
Mettez « et autres lieux », en très gros caractère. 

Isabelle, à Lisette. 
En lettres d'or. 

Lisette, à Isabelle. 
Paix donc ! 
Isabelle, à Lisette. 

Je ne saurois me taire. 
Je ne puis me prêter à tant de vanité. 

Lisette, à Isabelle. 
C'est le foible commun des gens de qualité. 
Leurs titres bien souvent font tout leur patrimoine. 
M. JossE, à Lisimon. 

{Il lit.) 
A vous présentement, Monsieur. Messire Antoine 
Lisimon... 

Le Comte, d'un air surpris. 
Antoine 1 

Lisimon. 
Oui. 
Le Comte. 

Quoi! c'est là votre nom? 
Antoine! Est-il possible? 

Lisimon. 

Eh ! parbleu, pourquoi non? 
Le Comte. 
Ce nom est bien bourgeois! 



ACTE V, SCÈNE V i35 

LiSIMON. 

Mais pas plus que les autres ; 
Je crois que mon patron valoit bien tous les vôtres. 

Le Comte, d'un air dédaigneux. 
Passons, Monsieur, passons. Vos titres. C'est le point 
Dont il s'agit ici. 

LiSIMON. 

Qui, moi? Je n'en ai point. 
Le Comte. 
Comment donc? Vous n'avez aucune seigneurie? 

LiSIMON. 

Ah ! je me souviens d'une. Ecrivez, je vous prie. 

{Il dicte.) 
Antoine Lisimon, écuyer. 

Le Comte. 

Rien de plus? 

LiSIMON. 

Et seigneur suzerain... d'un million d'écus. 

Le Comte. 
Vous vous moquez, je crois? L'argent est-il un titre? 

LlSlMON. 

Plus brillant que les tiens. Et j'ai dans mon pupitre 
Des billets au porteur dont je fais plus de cas 
Que de vieux parchemins, nourriture des rats. 

M. JossE. 
Il a raison. 

Le Comte. 
Pour moi, je tiens que la noblesse... 

M. JossE. 
Oh ! nous autres bourgeois, nous tenons pour l'espèce. 



i36 LE GLORIEUX 

[A Lisiinon. ) 
Çà, stipulons la dot. 

LiSIMON. 

Le gendre que je prens 
M'engage à la porter à neuf cent mille francs. 

M. JossE, au Comte. 
Voilà pour la future un titre magnifique, 
Et qui soutiendra bien votre noblesse antique. 

Le Comte, à M. Josse, bas. 
Monsieur le garde-note, oui, l'argent nous soutient; 
Mais nous purifions la source dont il vient. 

M. JossE. 
Et quel douaire aura l'épouse contractante? 

Le Comte. 
Quel douaire. Monsieur? Vingt mille francs de rente. 

Lisette, à part. 
Mon frère est magnifique. En tout cas, je sais bien 
Que, s'il donne beaucoup, il ne s'engage à rien. 

M. Josse, au Comte. 
Sur quoi l'assignez-vous? 

LiSIMON. 

Oui. 
Le Comte, dictant. 

Sur la baronnie 
De MontorgueiL 

M. Josse, se levant. 
Voilà votre affaire finie. 

LiSIMON. 

Signons donc maintenant. La noce se fera 
Aussitôt qu'à Paris ton père arrivera. 



ACTE V, SCENE V 137 

Le Comte. 
VTon père, dites-vous? Il ne faut point l'attendre, 
famais en ce pays il ne pourra se rendre. 
La goutte le retient au lit depuis six mois. 

Lisette, à part. 
Mon frère, en vérité, ment fort bien quelquefois. 

Le Comte. 
Mais nous irons le voir après le mariage. 

LiSIMON. 

Avec bien du plaisir je ferai le voyage. 



SCÈNE VI ET DERNIÈRE. 

Les Acteurs précédens, LYCANDRE. 

Le Comte, à part. 
Ah! le voici lui-même. O Ciel! quel incident! 

LisiMON, à Lycandre. 
Que voulez-vous? Parbleu, c'est monsieur l'intendant. 

Lycandre, au Comte. 
Je viens savoir, mon fils... 

Valère et Isabelle. 

Son fils ! 
Le Comte, à part. 

Je meurs de honte. 

LiSIMON. 

Vous m'aviez donc trompé? Répondez, mon cher Comte. 

Le Comte, à Lycandre. 
Eh quoi! Dans cet état osez-vous vous montrer? 

18 



i38 LE GLORIEUX 

Lycandre. 
Superbe, mon aspect ne peut que t'honorer. 
Mon arrivée ici t'alarme et t'importune; 
Mais apprends que mes droits vont devant ta fortune. 
Rends-leur hommage, ingrat, par un plus tendre accueil 

Le Comte. 
Eh! le puis-je, au moment...? 

LiSIMON. 

Baron de Montorgueil, 
C'est donc là ce superbe et brillant équipage 
Dont tu fâisois tantôt un si bel étalage? 

Lycandre, à Lisimon. 
L'état où je parois et sa confusion 
D'un excessif orgueil sont la punition. 

[Au Comte.) 
Je la lui réservois. Je bénis ma misère, 
Puisqu'elle t'humilie et qu'elle venge un père. 
Ah! bien loin de rougir, adoucis mes malheurs. 
Parle, reconnois-moi. 

Isabelle, à Lisette. 

Vous voilà tout en pleurs, 
Lisette ? 

Lisette, à Isabelle. 
Vous allez en apprendre la cause. 
Lycandre, au Comte. 
Je vois qu'à ton penchant ta vanité s'oppose. 
Mais je veux la dompter. Redoute mon courroux, 
Ma malédiction, ou tombe à mes genoux. 

Le Comte. 
Je ne puis résister à ce ton respectable. 



ACTE V, SCÈNE VI ET DERNIÈRE 189 

Eh bien! vous le voulez, rendez-moi méprisable. 
Jouissez du plaisir de me voir si confus. 
Mon cœur, tout fier qu'il est, ne vous méconnoît plus. 
Oui, je suis votre fils, et vous êtes mon père. 
Rendez votre tendresse à ce retour sincère. 

(7/ se met aux genoux de Lycandre.) 
Il me coijte assez cher pour avoir mérité 
D'éprouver désormais toute votre bonté. 

LisiMON, à Lycandre. 
Il a, ma foi, raison. Par ce qu'il vient de faire. 
Je jurerois, morbleu, que vous êtes son père. 
Lyc\ndre relève le Comte et l'embrasse. 
En sondant votre cœur, j'ai frémi, j'ai tremblé. 
Mais, malgré votre orgueil, la nature a parlé. 
Qu'en ce moment pt)ur moi ce triomphe a de charmes I 
Je dois donc maintenant terminer vos alarmes. 
Oublier vos écarts qui sont assez punis. 
Mon fils, rassurez-vous. Nos malheurs sont finis. 
Le Ciel, enfin pour nous devenu plus propice, 
A de mes ennenns confondu la malice. 
Notre auguste monarque, instruit de mes malheurs 
Et des noirs attentats de mes persécuteurs. 
Vient par un juste arrêt de finir ma misère. 
Il me rend mon honneur; à vous il rend un père 
Rétabli dans ses droits, dans ses biens, dans son rang, 
Enfin dans tout l'éclat qui doit suivre mon sang. 
J'en reçois la nouvelle. Et ma joie est extrême 
De pouvoir à présent vous l'annoncer moi-même. 

Le Comte. 
Qu'entends-je? juste Ciel! Fortune, ta faveur 



140 LE GLORIEUX 

Au mérite, aux vertus, égale le bonheur; 

Oui, tu me rends mes biens, mon rang et ma naissance. 

Et j'en ai désormais la pleine jouissance. 

Lycandre. 
Devenez plus modeste en devenant heureux. 

LiSIMON. 

C'est bien dit. Je vous fais compliment à tous deux. 
Je n'ai pas attendu ce que je viens d'apprendre 
Pour choisir votre fils en qualité de gendre. 
Parce qu'à l'orgueil près il est joli garçon. 
Voici notre contrat; signez-le sans façon. 

Lycandre. 
Quoique notre fortune ait bien changé de face, 
De vos bontés pour lui je dois vous rendre grâce; 
Et, pour m'en acquitter encor plus dignement, 
Je prétends avec vous m'allier doublement. 

LiSIMON. 

Comment? 

Lycandre. 
Pour votre fils je vous offre ma fille. 
Valère, à Lisette. 
Je suis perdu. 

LiSIMON. 

L'honneur est grand pour ma famille. 
Très agréablement vous me voyez surpris. 
J'accepte le projet. Mais est-elle à Paris, 
Votre fille? 

Lycandre. 
Sans doute. Approchez-vous, Constance, 
Et recevez l'époux... 



ACTE V, SCÈNE VI ET DERNIÈRE 141 

LiSIMON. 

Vous VOUS moquez, je pense? 
C'est Lisette. 

Lycandre. 
Ce nom a causé votre erreur. 
Venez, ma fille. Comte, embrassez votre sœur. 

LiSIMON. 

Sa sœur, femme de chambre? 

Lycandre, au Comte. 

Une telle aventure 
Des jeux de la fortune est une preuve sûre. 
Grâce au Ciel, votre sœur est digne de son sang. 
Sa vertu, plus que moi, la remet dans son rang. 

Valère. 
Quel heureux dénoûment! Je vais mourir de joie. 

Isabelle, à Lisette. 
Je prends part au bonheur que le Ciel vous envoie. 

Lisette, au Comte. 
En me reconnoissant, confirmez mon bonheur. 

Le Comte. 
Je m'en fais un plaisir. Je m'en fais un honneur. 

LiSIMON, à Lycandre. 
Et moi, de mon côté, je veux que ma famille 
Puisse donner un rang sortable à votre fille : 
Car avec de l'argent on acquiert de l'éclat; 
Et je suis en marché d'un très beau marquisat. 
Dont je veux que mon fils décore sa future. 
Dès ce soir. Monsieur Josse, il faudra le conclure. 
Allez voir le vendeur; et que demain mon fils 
Ne se réveille point sans se trouver marquis. 



142 LE GLORIEUX 

[Au Comte.) 
Êtes-vous satisfait? 

Le Comte. 
On ne peut davantage. 

LiSIMON. 

Bon ! nous allons donc faire un double mariage. 

Isabelle, au Comte. 
Mon cœur parle pour vous ; mais je crains vos hauteurs. 

Le Comte. 
L'amour prendra le soin d'assortir nos humeurs, 
Comptez sur son pouvoir; que faut-il pour vous plaire? 
Vos goûts, vos sentimens, feront mon caractère. 

Lycandre. 
Mon fils est glorieux; mais il a le cœur bon. 
Cela répare tout. 

LiSIMON. 

Oui, vous avez raison. 
Et, s'il reste entiché d'un peu de vaine gloire, 
Avec tant de mérite on peut s'en faire accroire. 

Le Comte. 
Non, je n'aspire plus qu'à triompher de moi; 
Du respect, de l'amour, je veux suivre la loi. 
Ils m'ont ouvert les yeux ; qu'ils m'aident à me vaincre. 
Il faut se faire aimer, on vient de m'en convaincre; 
Et je sens que la gloire et la présomption 
N'attirent que la haine et l'indignation. 



Imprimé par Jouaust et Sigaux 



POUR LA COLLECTION 



DES PETITS CHEFS-D'ŒUVRE 



M DCCC LXXXIV 




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Janvier 1884- 

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18d5X5 



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BINDir:: SEP 3 01970 



PQ Destouches, Philippe Nericault 

1977 Le glorieux 

D7G55 

1884. 



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